En 1984, Hubert-Félix Thiéfaine poursuit son périple surréaliste avec l’album « Alambic / Sortie Sud », un autre disque froid, aux paroles débridées et sombres, sur une musique new wave faites avec des machines, en partenariat avec le guitariste Claude Mairet. Précédemment, sur les brillants « Dernières balises (avant mutations) » (1981) et « Soleil cherche futur » (1982), il avait tracé son chemin au milieu de l’imagination, la paranoïa, voire la schizophrénie.

Comme sur les deux albums précédents, la plume de Thiéfaine et son ton se sont assombris. Il a trouvé en Mairet un parfait partenaire de création: sa musique accentue le côté dramatique des récits hallucinés de Thiéfaine. Ça débute avec les Stalag-tilt desquelles l’auteur craint de se faire emmurer.

Chez Thiéfaine, on ne sait jamais s’il déprime solide, s’il est parti sur un trip de drogues dures ou si ses vers ne sont que d’habiles juxtapositions de mots riches. Il a avoué plus tard dans sa carrière apprécier l’effet que génère l’association d’idées à la base totalement incongrues. « Expliquer Thiéfaine c’est comme expliquer Kubrick à une salle venue voir les Bronzés, ça s’explique pas, ça se prend dans la gueule » exprime avec justesse le confrère critique Chaurionde sur le site XSilence.net.

 

Chose certaine, cette poésie unique et recherchée évoque une quantité impressionnante d’images, de situations, le tout dans une ambiance déjantée et glauque. Point d’humour sur cet album, ni de blagues musicales comme il s’en trouvait sur les premiers opus du Jurassien. On ne rit plus.

Nous sommes les naufragés dans cet avion-taxi
Avec nos yeux perdus vers d’autres galaxies.
Nous rêvons d’ascenseurs au bout d’un arc-en-ciel
Où nos cerveaux malades sortiraient du sommeil.
Ne te retourne pas…

Au niveau de la calibration de l’enregistrement, il manque visiblement de basses. « Alambic / Sortie Sud » a un peu mal vieilli à ce niveau. Ou est-ce les basses synthétiques qui ont été oubliées dans le mix, difficile à dire. Chose certaine, il manque un élément grave pour équilibrer les habiles licks guitare électrique de Mairet, la batterie électronique et les multiples couches de claviers qui envoutent le tout (Nyctalopus Airlines).

Le « tube » de l’album s’appelle Femme de Loth, qui illustre à merveille l’habileté d’auteur que possède Hubert Félix Thiéfaine. Bourrer une chanson rock sombre de références bibliques est assez unique dans le paysage musical, on l’admet sans peine. Quelques refrains sont un peu « cheezy » sur cet opus. Il est clair que l’intérêt principal d’une pièce comme Buenas Noches Jo, est beaucoup plus le récit poétique bourré de spleen que les choristes qui répètent en boucle le titre.

La participation du guitariste Claude Mairet est totale au niveau de la composition musicale. L’album sort sous un nom collaboratif par les deux musiciens, au sommet de leur art. Thiéfaine se séparera de son complice en 1988, et ni un ni l’autre n’atteindra des sommets artistiques qu’ensemble ils gravirent au milieu des années 80. « Alambic / Sortie Sud » sera certifié disque d’or en France (100 000 exemplaires), malgré un faible support des médias.

THIÉFAINE / MAIRET
Alambic / Sortie Sud
(Sterne, 1984)

-Genre: rock new wave glacial
-Unique mais pouvant rappeler Bashung, Ferré et Joy Division à la fois.

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Nicolas Pelletier

Mélomane invétéré et rédacteur agréé, Nicolas pratique la critique en mode olympique: il parle de tout, tout le temps, depuis 1991. Il a publié 6 000 critiques de disques et concerts dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur-en-chef de 2009 à 2014. Il publie “Les perles rares et grands crus de la musique” en 2013, et devient stratège numérique des radios de Bell Média en 2015, participant au lancement de la marque iHeartRadio au Canada en 2016.