Il y a cinquante ans, John Coltrane entrait en studio avec Rashied Ali pour enregistrer une session en duo, laissant de côté la contrebasse, le piano, le saxophone de Pharoah Sanders et tout instrument supplémentaire au profit d’une extrême symbiose entre batterie et saxophone ténor, configuration alors inusitée pour un album de jazz qui fera d’« Interstellar Space » le modèle pour une myriade de duos par la suite. Outre la fondation d’un sous-genre du jazz à son insu, Coltrane se tourne vers l’espace pour, en quelque sorte, cartographier sa propre quête mystique et musicale, ces deux éléments étant devenus indissociables à ce point de sa vie et de sa carrière. Il serait cependant faux de croire que le saxophoniste s’est laissé entraîner sur la pente du nouvel-âge le plus simpliste; sachant ses forces en déclin (il mourra plus tard cette année-là), il est tentant de supposer qu’il a profité du moment pour enregistrer des pièces dont l’ardeur et l’intensité lui exigeaient d’utiliser l’entièreté de ses ressources physiques et mentales pendant qu’il en avait encore la capacité.

 

Le résultat est saisissant : après un court thème qui teintera l’exploration qui s’ensuit, Coltrane et Ali plongent tête première dans Mars, où chaque détail, chaque détour des phrases du saxophone ou de la batterie deviennent la matière première des suivantes. La table est mise pour le reste de l’album, chaque pièce respectant cette structure, et ce qui peut sonner comme la même chose d’un morceau à l’autre pour le néophyte révèle toujours davantage la créativité et l’originalité des deux musiciens à chaque fois. Il s’agit certes d’une écoute exigeante et d’une œuvre dont la signification profonde peut paraître hermétique, mais l’intérêt ici n’est pas de comprendre tant que de ressentir; Coltrane tentant d’exprimer l’intangible, il est vain d’aborder « Interstellar Space » en espérant en tirer des réponses claires ou un tour d’horizon détaillé de la quête spirituelle d’un homme qui n’ignorait pas que ladite quête est, à l’instar de l’espace interstellaire, infinie et à facettes multiples.

 

Une fois l’aspect abstrait et la relative brutalité qui s’imposent à la première écoute écartés, les nuances s’offrent aux auditeurs avec davantage de netteté. La frénésie et les intenses remous de Leo, toute en trilles et en sursouffles, viennent s’opposer à la tendresse du thème de Venus et au blues à peine sous-entendu de Saturn sans que l’album ne perde une once de sa cohésion en cours de route. La nudité du duo est donc ici fondamentale, car l’absence de tout accompagnement harmonique porte l’entière attention des auditeurs sur l’expressionnisme du jeu de Coltrane, véritable méditation musicale propulsée par le jeu multidirectionnel, vif et extrêmement réactif d’Ali. C’est là une autre clé de voûte d’ « Interstellar Space » : improvisées d’un bout à l’autre (à l’exception de leurs brefs thèmes), ces pièces témoignent d’une rare cohésion entre deux musiciens, le saxophone et la batterie établissant un dialogue si serré et organique que même l’élasticité du ténor ou ses phrases mélodiques surchargées ne sauraient l’ébranler, Ali étant toujours prêt à changer de direction pour suivre Coltrane sans même sembler brièvement dérouté.

 

Au-delà des aspirations spirituelles de Coltrane et de l’incroyable communication entre les musiciens, il y a aussi, bien en évidence au milieu de ce déferlement des sens aussi chargé qu’incantatoire, la maîtrise monastique de leurs instruments et du discours musical. Les limites inhérentes au saxophone et à la batterie disparaissent, et si un coup ou un son semble mal exécuté ou forcé, il ne s’insère que mieux dans son contexte en traînant à sa suite une charge émotive qui ne demande qu’à apparaître comme dans les dernières minutes de Saturn, où les salves répétées et le jeu de Coltrane se décomposent jusqu’à un retour bref et plaintif du thème, ou encore dans les phrases fracturées et particulièrement nasillardes qui sont partie intégrante du thème de Leo. Ali, de son côté, n’est jamais en reste, son abandon de toute rythmique régulière lui laissant le loisir d’explorer toutes les articulations que son instinct lui suggère sans perdre de vue les moindres soubresauts du saxophone et de réagir immédiatement à ceux-ci comme dans l’introduction de Jupiter Variation, où il semble attendre un signal de Coltrane pour sauter à pieds joints dans le thème une fois les cloches déposées, tranchant de façon nette avec l’état d’apesanteur que son jeu suggérait jusque-là.

 

Quarante-trois ans après sa parution, « Interstellar Space » demeure un testament spirituel et musical de John Coltrane, une œuvre posthume frappée du double sceau de l’urgence et de la paix intérieure qui voit ces deux forces contradictoires ici réconciliées, et il continue de susciter les réactions les plus diverses chez ses auditeurs. Eût-il survécu, ce disque aurait sans doute levé le voile sur plusieurs pistes que le légendaire musicien aurait pu suivre… mais il demeurera à jamais l’ultime offrande pour quiconque s’intéresse à l’évolution de l’oeuvre de John Coltrane autant qu’à ceux qui parcourent sans relâche le versant free de la dernière période de sa vie.

JOHN COLTRANE
Interstellar Space
(Impulse!, 1974)

– Genre: free jazz
– Dans le même genre que: Pharoah Sanders, Rashied Ali, Alice Coltrane, Sam Rivers.

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Guillaume Cloutier
Blogueur - RREVERB

Non content d’être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du ‘crate digging’ avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s’adonne également à l’étude de la musique, et passe ses temps libres à l’enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.