Dès leur formation, en 1971, les New York Dolls ont polarisé autant les critiques que le public. Il y avait principalement deux camps qui s’opposaient : ceux qui pensaient que les New York Dolls n’étaient que des imitateurs des Rolling Stones qui avaient copié le look glam de Marc Bolan, et ceux qui croyaient que les Dolls produisaient une musique unique, jetant les bases du mouvement punk à naître. La ressemblance avec les Stones est en effet évidente, mais le look androgyne et la vulgarité ont été poussés autrement plus loin que ce pouvait faire Bolan. L’atteinte aux « bonnes mœurs » se faisait sur la forme comme sur le fond, avec une musique que copieraient tous les groupes punk de la première, deuxième ou troisième vague. Les New York Dolls appartiennent donc aux pionniers du punk-rock, avec The Velvet Underground, MC5 et The Stooges.

Le groupe était formé de David Johansen au chant, Johnny Thunders et Sylvain Sylvain aux guitares, Arthur Kane à la basse et Jerry Nolan à la batterie (Billy Murcia est décédé d’une surdose fin 72, lors d’une mémorable tournée en Angleterre). Ils ont rapidement été adoptés par l’entourage d’Andy Warhol, jouant devant des salles combles au Max’s Kansas City, le lieu de rencontre de l’underground new-yorkais, mais aussi de son avant-garde. Les Dolls faisaient toutefois peur aux compagnies de disques avec leur musique chaotique, leur look androgyne et leur attitude menaçante. Mercury Records a finalement signé le groupe pour un contrat de deux albums, leur adjoignant Todd Rundgren comme réalisateur sur leur premier album, éponyme et paru en juillet 1973. Auteur-compositeur-interprète lui-même, Rundgren s’est peu interposé entre les Dolls et le processus d’enregistrement : il a tenté de reproduire le son live du groupe, s’assurant seulement que le mix rende justice à l’énergie débridée de cette joyeuse bande.

L’album s’ouvre avec le classique Personality Crisis, qu’on pourrait voir comme la chanson-thème de la jeune scène punk de New York. Le tempo est accéléré au maximum, Johnny Thunders fait crier sa guitare, l’espace sonore est surchargé. Rundgren y a aussi ajouté du piano et des cuivres. La voix de Johansen se démarque, avec ses cris intenses et primaires. Les paroles décrivent un effondrement mental : « Personality crisis, you got it while it was hot / It’s always hot, you know it’s frustration and heartache is all that you got ». L’explosive Trash est un autre chef-d’œuvre d’énergie brute et indomptable. Les paroles sont simples, les mêmes lignes sont répétées avec seulement quelques variations. Mais les arrangements sont diablement efficaces, avec les harmonies vocales féminines qui évoquent les belles années de la période girl groups, qui a grandement influencé les Dolls. Le rythme très propulsif à la Bo Diddley rend la chanson franchement irrésistible et en fait un des moments les plus accessibles de l’album.

L’excellente Jet Boy est un autre morceau très entraînant. Encore une fois, le rythme, les harmonies vocales et les guitares donnent un côté explosif à cette pièce. La lourdeur de la section rythmique est à souligner. L’attitude frondeuse de David Johansen est à son meilleur sur l’irrésistible Subway Train. Il explore les thèmes de l’aliénation et de l’adolescence : « I think I see the train, I see y’got open track / I’m hopin’ one of those gonna bring my baby back ». Sur Looking For A Kiss, les Dolls plagient Give Him a Great Big Kiss du groupe féminin The Shangri-Las avec la phrase d’ouverture, puis enchaînent avec une sordide histoire de drogues : « When everyone goes to your house, they shoot up in your room / Most of them are beautiful, but so obsessed with gloom ».

De gauche à droite : Jerry Nolan, Sylvain Sylvain, Arthur Kane, Johnny Thunders et David Johansen

Seule reprise de l’album, Pills est parfaitement interprétée par le groupe, au point de ressembler à une pièce originale. Cette reprise de Bo Diddley est parfaitement à sa place sur l’album, avec l’harmonica qui ajoute un peu de variété à la palette sonore. Lonely Planet Boy apporte par ailleurs un petit répit, étant une ballade bien ficelée et intégrant de belle manière un saxophone. Les comparaisons avec les Rolling Stones sont immanquables (on entend aussi un petit peu de Marc Bolan et de T. Rex), mais cette pièce a assez de personnalité pour ne pas avoir l’air d’une pâle copie du groupe britannique. Vietnamese Baby sonne vaguement menaçante, tandis que Frankenstein, plus longue chanson du disque, est un solide hard rock.

Ce premier album n’a pas du tout rencontré le succès espéré par les membres du groupe et Mercury Records. Les Dolls se sont montrés insatisfaits de l’album et ont remis en cause le travail de Rundgren. Les critiques étaient divisées et la pochette en a sûrement rebuté plus d’un à l’époque : on y voit les membres du groupe habillés en travestis, posant de manière suggestive et provocatrice. Les lecteurs du magazine Creem ont élu le groupe à la fois « Best New Group of the Year » et « Worst New Group of the Year »! Le deuxième album, « Too Much Too Soon », paru en 1974 et réalisé par George « Shadow » Morton (qui avait travaillé dans les années 60 avec The Shangri-Las), a eu encore moins de succès malgré une qualité aussi remarquable. Les tendances autodestructrices des Dolls et leur manque de succès ont mené à la séparation du groupe en 1975, puis à son arrêt définitif en 1977.

Les Dolls, avec, de gauche à droite, Sylvain Sylvain, Arthur Kane, David Johansen, Jerry Nolan et Johnny Thunders

Avant de se dissoudre, les Dolls avaient engagé un certain Malcolm McLaren comme gérant. McLaren n’a pu faire fonctionner le groupe, mais, de retour à Londres, il a mis sur pied un groupe qui aura un succès autrement plus important que les Dolls : les Sex Pistols. La suite des choses montrera toute l’influence qu’ont pu avoir les New York Dolls. Les Pistols reprendront l’attitude frondeuse, les Ramones emprunteront les accords simples mais efficaces et Kiss s’appropriera le look. Tous les éléments de la première vague punk étaient réunis au sein des New York Dolls. Quelques années plus tard, d’autres ont pu profiter d’un climat socio-culturel différent qui a permis l’établissement d’une sous-culture punk et d’un rock simplifié, qui tentait de revenir aux racines du genre, à mille lieues du grandiloquent rock progressif de l’époque.

Président d’un fan club des Dolls, le jeune Morrissey a été fortement attiré par le groupe, l’amenant à créer sa propre formation, The Smiths. C’est lui qui sera l’instigateur, en 2004, d’une réunion des trois membres survivants des New York Dolls. Le groupe produira trois autres albums qui, sans être aussi mémorables que les deux premiers, ne sont pas dénués d’intérêt. L’expérience a pris fin en 2011, mais cela a permis aux New York Dolls de réclamer leur héritage et de s’affirmer en tant que pionniers du mouvement punk. Leur glam-punk a certainement poussé plusieurs jeunes musiciens vers un rock décomplexé, simplifié et authentique.

 

NEW YORK DOLLS

New York Dolls

(Mercury, 1973)

 

-Genre : proto-punk, glam-punk

-A influencé The Sex Pistols, The Ramones, Kiss et Guns N’ Roses

 

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La menace des NEW YORK DOLLS
ORIGINALITÉ 100%
AUTHENTICITÉ 90%
ACCESSIBILITÉ 80%
DIRECTION ARTISTIQUE 95%
QUALITÉ MUSICALE 85%
TEXTES 90%
90%Overall Score
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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.