«ASK THE AGES», oeuvre de maturité du guitariste SONNY SHARROCK, est un album dont toutes les facettes portent le sceau de la qualité. Déjà, la composition du groupe nous annonce que nous sommes en présence de vétérans du jazz avec PHAROAH SANDERS aux saxophones ténor et soprano, et ELVIN JONES à la batterie. CHARNETT MOFFETT, quant à lui, a beau être beaucoup plus jeune que ses acolytes, son jeu de contrebasse n’en est pas moins digne des albums issus des jours de gloire du genre, et la production de BILL LASWELL, claire, sans fioritures et mettant en valeur les solos, contribue grandement à l’atmosphère sombre et franche du disque.

Ajoutons à cela la précieuse faculté qu’a Sharrock de remplir l’espace au bon moment (voir son solo sur Little Rock, où il prend littéralement toute la place sans jamais perdre son intérêt) autant que de le céder aux autres musiciens quand il le faut, et on se retrouve avec un programme fort excitant en perspective.

 

Promises Kept nous indique que le groupe a beau être majoritairement formé de musiciens ayant déjà fait leurs preuves, ils ne s’assoient pas pour autant sur leurs lauriers et infirment cette idée reçue selon laquelle maturité et calme vont nécessairement de pair. Une fois le thème énoncé, Sanders se lance dans un solo qui ne fait que s’intensifier jusqu’à son célèbre sursouffle pour mieux propulser Sharrock dans la stratosphère de façon immédiate. La composition suivante, la feutrée Who Does She Hope To Be?, offre un élégant répit qui aurait été parfaitement à sa place à l’époque du post-bop et du jazz modal, confirmant du coup la versatilité du guitariste en nous rappelant que sa carrière n’est pas uniquement jalonnée par le noise et le free jazz.

 

Le solo de Little Rock vaut à lui seul le détour: après un thème quasi pop-rock d’un rare entrain, Sharrock pulvérise la prévisibilité de la pièce avec un solo rapide, mené de main de maître, qui se disloque joyeusement et évoque les beaux jours du groupe Last Exit (où Bill Laswell, en l’occurence, officiait en qualité de bassiste aux côtés de Sharrock). As We Used To Sing, issue du même jam, ralentit le tempo en poursuivant dans la même veine, faisant de ces deux morceaux le centre du disque qui permet à l’auditeur de quitter l’orbite des pièces plus jazz pour s’orienter vers la suivante, plus intense et free, sans aucun heurt.

 

Many Mansions, qui débute avec un solo d’Elvin Jones suivi du thème monolithique et circulaire qui est la base de la pièce, est l’un des jams de ce monde qui illustre à la perfection la puissance que peut dégager une pièce de free jazz où toutes les conditions idéales sont réunies: l’enthousiasme, l’émotion et le jeu de chaque musicien sont ici à leur paroxysme. Ce morceau s’élève sans cesse et le jeu de Sanders, puissant et enflammé, embrase littéralement le coeur et les oreilles de l’auditeur comme peu de musique peut espérer arriver à le faire.

Quand arrive le tour de Sharrock, il ne lui reste plus qu’à faire monter encore un peu l’intensité pour mieux exploser et se désintégrer, toujours soutenu par le thème lancinant et pétri d’urgence, qui nous garde en haleine jusqu’au bout. L’album s’achève avec Once Upon A Time, d’ambiance plus obscure et mystérieuse, mais qui se ressent davantage comme une ouverture, un élan vers l’horizon que comme un adieu, comme si Sharrock avait voulu donner une idée à ceux qui l’écoutent de la prochaine destination qu’il projetait d’explorer.

Sanders Sharrock 1968

Outre la qualité des compositions et la forte cohésion de l’album, l’autre attrait majeur d’«Ask The Ages» réside dans l’interprétation, les musiciens jouant tous comme si c’était pour la dernière fois. Le son de Sharrock est riche, gras, chaud et puissant (le riff de Once Upon A Time en faisant foi), Pharoah Sanders souffle comme s’il était revenu dans le temps jusqu’à l’heure de gloire de Karma, et Elvin Jones semble bien déterminé à défier l’essence même du rythme, explorant tambours et cymbales avec une ferveur expérimentale et une énergie rarement canalisée de façon aussi convaincante.

On ne parle donc pas d’un album de jazz mainstream ou d’une obscurité issue de plusieurs décennies de jazz fusion, mais plutôt d’un quatuor qui a enregistré un disque sans s’embarrasser des codes rigides du jazz et d’un sens de la tradition qui aurait aplani leurs efforts. Le résultat, teinté de feedback, de sursouffle et de sensibilité à fleur de peau, a tout pour plaire à ceux qui aiment la musique qui défie les genres sans sacrifier pour autant des compositions impeccables et une production de bon goût. Au fond, «Ask The Ages» n’a qu’un seul véritable défaut: celui d’être, à la veille de la signature avec un gros joueur de l’industrie pour la première fois de sa carrière, le dernier album de Sonny Sharrock avant son décès, à l’âge de 53 ans.

ages

 

 

 

 

SONNY SHARROCK
Ask The Ages
(Axiom, 1991 / Réédition M.O.D. Technologies, 2015)

– Genre: Jazz, Free
– Dans le même genre que Pharoah Sanders, Albert Ayler, Archie Shepp, James ‘Blood’ Ulmer

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Guillaume Cloutier
Blogueur - RREVERB

Non content d’être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du ‘crate digging’ avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s’adonne également à l’étude de la musique, et passe ses temps libres à l’enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.