L’année 2015 se termine sur un paradoxe qui illustre bien l’état de l’industrie musicale actuelle : alors que les revenus générés par le streaming surpassent ceux de la vente de formats numériques chez Warner Music, de nouvelles usines de pressage vinyle font leur apparition pour répondre à la demande toujours plus grandissante des mélomanes. La constante marche vers la dématérialisation de la musique côtoie donc celle de la réappropriation du format physique par une frange toujours plus large d’amateurs de disques, faisant mentir au passage les sceptiques qui y voyaient là un simple feu de paille.

Dans un camp comme dans l’autre, l’année aura essentiellement été marquée par les mêmes grandes lignes, telles que les triomphes d’Adele et de Kendrick Lamar, la consécration de la jeune formation Alabama Shakes et la persistance de la vague de reformations de groupes des années 1980 et 1990, dont Sleater-Kinney, Blur et Faith No More, pour ne nommer que ceux-là.

L’année 2015 aura aussi été, comme à chaque année, plus que fertile en bonne musique et bien que le plus boulimique des mélomanes ne puisse prétendre avoir entendu plus d’une fraction des albums parus cette année, il peut toutefois partager ses découvertes avec d’autres personnes avides de nouveautés. Elle est là, toute la beauté des listes de fin d’année : c’est une manière de raconter comment a été notre année sur le plan musical et l’occasion parfaite pour échanger nos trouvailles. Il n’y aura jamais assez de listes de fin d’année et c’est dans cet état d’esprit que j’y vais de ma modeste contribution.

1. LOW / Ones and Sixes

Toujours enclins à expérimenter tout en conservant leur approche de base, soit un indie rock minimal, Low prend une tangente un peu plus sombre et résignée sur Ones and Sixes. Aidé par des ponctuations électroniques et une réalisation plus froide et clinique que sur leurs deux précédents albums, le trio du Minnesota sort de la zone de confort dans laquelle il semblait installé depuis quelques années et nous livre un album vital doté d’une grande charge émotionnelle, prouvant au passage toute la pertinence du groupe même après plus de vingt ans de carrière.

 

2. BOSSE-DE-NAGE / All Fours

Malheureusement relégué dans l’ombre du succès de New Bermuda de Deafheaven, All Fours a pourtant tout du meilleur album de black métal atmosphérique de l’année. Les influences sont multiples (post-rock, post-hardcore et même shoegaze) et les structures des pièces sont souvent labyrinthiques, mais Bosse-de-Nage sait vraisemblablement comment maîtriser son cyclone. Toujours intense et surtout toujours captivant, All Fours est une réussite totale qui mériterait l’attention de tous les amateurs du genre.

 

3. SUFJAN STEVENS / Carrie & Lowell

Délaissant les orchestrations excentriques pour une approche infiniment plus subtile et intimiste, c’est à coeur ouvert que nous retrouvons Sufjan Stevens sur Carrie & Lowell. Poignant témoignage de sa relation tumultueuse avec sa mère récemment décédée, Carrie & Lowell est une véritable fenêtre ouverte qui nous donne l’impression de lire un journal intime à l’insu de son auteur. Beaucoup plus prêt de l’indie folk dépouillé à la Elliott Smith que de l’indie pop éclatée de ses deux précédents albums, l’album est tout de même traversé par un mince vernis d’arrangements aussi délicats que touchants.

 

4. K-X-P / III Part One

Quelque part entre le Krautrock de Neu! et l’électro dansant de LCD Soundsystem, III Part One est un de ces albums qui mise sur la répétition pour nous transporter dans leur trip cosmique. Et ça fonctionne. Tandis que leur simple “Space Precious Time” trouverait bien sa place sur les planchers de danse branchés, le reste de l’album demeure envoûtant, mais fait plus appel à la contemplation qu’au déhanchement.

 

5. PROTOMARTYR / The Agent Intellect

Dans la résurgence de groupes post-punk qui fait rage en ce moment, il y a probablement plus à laisser qu’à prendre. Protomartyr fait indéniablement partie de ce qui est à prendre. Malgré que les références au passé sont plus que palpables (The Fall, Joy Division), Protomartyr réussit à recontextualiser le genre pour décrire le malaise urbain moderne.

 

6. CIRCLE / Pharaoh Overlord

Peu de groupes peuvent nous accoutumer à l’imprévisible comme Circle. Avec une palette aussi variée de styles abordés comme le rock psychédélique, le rock progressif, le punk, l’électro, le krautrock, le métal et le folk, chaque nouvelle offrande de la troupe de Finlande est à approcher avec un grand sens d’ouverture. Sur Pharaoh Overlord, la déroute continue sur un fond de rock psychédélique répétitif agrémenté d’une section de cuivres, d’harmonies vocales étrangement sages et des cris qui trouveraient bien leur place sur un album de Can. Le mélange est improbable, mais le résultat est sublime.

 

7. PRURIENT / Frozen Niagara Falls

Frozen Niagara Falls effectue non seulement un retour sur toutes les incarnations de Prurient, mais il trace également les grandes lignes de la musique noise dans son ensemble. Imbriquant les moments les plus abrasifs du noise aux passages électroacoustiques et tout ce qui peut se retrouver entre ces deux extrémités, Dominick Fernow signe son oeuvre la plus ambitieuse et évocatrice jusqu’ici.

 

8. ONEOHTRIX POINT NEVER / Garden of Delete

Jouant sur la mince ligne entre musique et art sonore depuis quelques albums déjà, Oneohtrix Point Never brouille encore plus les cartes avec Garden of Delete. Avec ses compositions abstraites et déroutantes, Daniel Lopatin réussit un coup de maître en exposant frénétiquement autant d’idées de façon aussi intuitive.

 

9. JIM O’ ROURKE / Simple Songs

Simple Songs est, comme son nom l’indique, un retour aux compositions plus conventionnelles après avoir passé la majeure partie des dernières années à explorer la musique ambiante. Esthétiquement plus près de la chamber folk de The Visitor (2009) que de l’indie rock de Insignificance (2001), O’ Rourke nous livre un pastiche du soft rock des années 1970 teinté de jazz pop qui détient un côté retro charmant tout en demeurant à la hauteur de l’excentricité de l’artiste.

 

10. VIET CONG / Viet Cong

On a beaucoup parlé de Viet Cong à cause de la controverse entourant leur nom de groupe, mais il serait dommage que cela porte ombrage au fait qu’ils ont fait paraître un des meilleurs albums de post-punk de l’année. Si les références quasi-obligatoires aux monuments du genre sont bien présentes (avec Joy Division en tête de liste), la formation de Calgary pige aussi dans les distortions chaotiques de Sonic Youth et dans les jeux de guitares inventifs de Television.

 

11. ESMERINE / Lost Voices

12. OREN AMBARCHI & JIM O’ ROURKE / Behold

13. NATURAL SNOW BUILDINGS / Terror’s Horns

14. THE TELESCOPES / Hidden Fields

15. PANOPTICON / Autumn Eternal

16. WOLF EYES / I Am a Problem: Mind in Pieces

17. FAITH HEALER / Cosmic Troubles

18. ALABAMA SHAKES / Sound & Color

19. KURT VILE / b’lieve i’m going down…

20. BUILT TO SPILL / Untethered Moon

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Yannick Valiquette
Blogueur - RREVERB

Ayant joué au touche-à-tout avec tout ce qui a trait à la musique, que ce soit en prenant des cours de sonorisation, en animant des émissions à CIBL et CHOQ.fm, en travaillant comme coordonnateur musical à CHOQ.fm ou comme documentaliste à la médiathèque du Festival International de Jazz de Montréal, Yannick finit toujours par revenir à ses premières amours, l’écriture. Il termine présentement ses études en histoire de l’art tout en écrivant des critiques musicales dès que l’occasion se présente.