L’auteure-compositrice-interprète Emel Mathlouthi a décidé d’amener la musique tunisienne ailleurs, sans pour autant renier ses racines. Avec l’aide de deux musiciens – l’un aux claviers et l’autre aux percussions électroniques – elle a transposé ses chants passionnés et ses textes engagés dans un univers plus moderne, certainement un peu plus froid, que ce à quoi on est habitués. Emel Mathlouthi démontre avec éloquence à quel point sa langue et ses élans presque lyriques se prêtent bien à la musique électronique post-trip-hop.

Le résultat était moins convaincant – à mon humble avis – lorsque l’artiste toute de noir vêtue s’élançait en anglais. L’élégante et expressive chanteuse de 34 ans (qui nous a avoué avoir rencontré l’homme de sa vie lors de sa précédente visite à Montréal il y a trois ans), transmet beaucoup plus aisément ses propos dans sa langue maternelle. Et ça se sentait! Les chansons en arabe, dont plusieurs étaient des nouveautés à paraître sur son prochain album cet automne (intitulé « Humain », coulaient de source, se mariant parfaitement aux rythmes électroniques qui sonnaient industriels et tribaux à la fois.

 

Comme elle l’a elle-même souligné en présentant la chanson Lost (une autre nouvelle), Emel Mathlouthi en a marre de devoir représenter son pays, le continent qui l’a vue naître, de représenter les “ethnies”. De plus en plus d’artistes jadis classés “world” par l’Occident (et la business de la musique) se détachent de cette fausse catégorisation en produisant une musique artistique avant tout. Bien sûr, tout artiste est influencé par son vécu, par les musiques qui ont bercé son enfance, par la langue dans laquelle il ou elle s’exprime, mais il arrive un point dans la carrière d’un(e) musicien(ne) qu’il ou elle se libère de son « régionalisme ». Pensons à Björk, qui est une avant-gardiste électro bien plus qu’une porteuse des traditions musicales islandaises. Le nouvel album d’Emel Mathlouthi est d’ailleurs réalisé par Valgeir Sigurðsson, jadis collaborateur de projets avec l’elfe islandaise.

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Je ne sais pas comment est perçu le virage musical d’Emel Mathlouthi dans la communauté tunisienne ou maghrébine expatriée à Montréal, qui constitue souvent une large part du public qui assiste aux concerts des artistes africains s’arrêtant chez nous, mais chose certaine, ceux et celles qui eux aussi en ont marre des mêmes accents, des mêmes accords, des mêmes concerts (presque) d’une fois à l’autre auront certainement apprécié ce vent de fraicheur qu’a amené Emel Mathlouthi à Montréal ce soir! Certains ont crié des mots, en arabe, entre deux chansons, qui ont parfois fait sourire l’artiste, parfois pas. Difficile pour moi de dire s’il s’agissait de fleurs ou du pot.

Les propos d’Emel Mathlouthi ne sont pas gais. Injustice, haine des Hommes, la violence que subissent les femmes sont des thèmes récurrents dans son oeuvre. “Je n’ai pas trouvé de mots ni de mélodies assez forts pour contrer la haine des hommes”, dira-t-elle avant d’entonner la dernière chanson de la soirée, avec toute l’intensité qu’on lui connait.

 

Emel Mathlouthi se tient debout. Pour sa propre voix d’artiste, de femme, pour les victimes de violence, d’injustice. Une combattante, par la musique.

EMEL MATHLOUTHI jouait au Club Soda, mercredi 15 juin 2016

Dans le cadre des Francofolies de Montréal

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Photos: Nico Pelletier, RREVERB, tous droits réservés

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Nicolas Pelletier
Fondateur et rédacteur en chef
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Mélomane invétéré et rédacteur agréé, Nicolas pratique la critique en mode olympique: il parle de tout, tout le temps, depuis 1991. Il a publié 4 500 critiques de disques et concerts dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur en chef de 2009 à 2014. Nicolas a publié "Les perles rares et les grands crus de la musique" en janvier 2013, un ouvrage de 1250 pages en deux tomes.