Reprendre une chanson est un art. “Faire un bon cover” dit-on dans le jargon. Il y a un aspect sacro-saint dans le processus : il faut respecter de la chanson originale. On a aussi à faire transparaître sa propre personnalité à travers une chanson qu’un autre a originalement écrite et/ou conçue. Quand le grand Bowie reprend Wild is the Wind, popularisée par la non moins magistrale Nina Simone, c’est du Bowie, mais c’est pourtant encore la même chanson. Il se l’approprie sans la dénaturer.

 

Quand Cat Power se réapproprie des classiques tels (I can’t get no) Satisfaction des Stones ou I Found A Reason du Velvet, elle s’attaque à des monuments, alors qu’elle n’a que sa petite voix murmurée, sa guitare électrique, un micro et de quoi enregistrer. Un défi de taille, qui aurait pu être considéré prétentieux, mais qui était très authentique. Elle retourne à la source.

Elle réalise l’exploit de complètement réinventer le classique des Stones en mettant en lumière les couplets chantés par Jagger et abandonne complètement le riff de Richards et le célèbre refrain “I cant get no (na na naw)”. Un pari audacieux que personne durant les 35 années précédentes n’avait osé relever. Cette petite brunette au toupet qui lui cache les yeux crée une perle. Et en plus, on se surprend à écouter bien plus attentivement les paroles de Jagger!

 

Dans les années 1994 à 2003, Chan Marshall est une artiste marginale, connue seulement des milieux indie rock. Son album « Moon Pix » de 1998 la fait découvrir, mais elle a de la difficulté à vivre avec la pression de ce succès et se met à n’interpréter que des reprises, au grand désespoir de son label, qui espère un nouvel album.

Le lounge est à son apogée en l’an 2000 lorsque paraît “The Covers Record” sur étiquette Matador. Peu se doutaient qu’il allait devenir un disque clé, qui allait tranquillement solidifier le filon creusé par les Elliott Smith d’abord puis Bonnie ‘Prince’ Billy et autres Mountain Goats qui privilégient le dépouillement, menant tout doucement vers l’émergence populaire du emo folk.

Entre 2000 et 2005, les Sufjan Stevens, Bon Iver, Jose Gonzalez, jusqu’à Jack Johnson et Damien Rice vont prouver que des foules considérables peuvent s’intéresser à des musiciens solos qui chantent leur sensibilité sans artifice. Des bands comme Coldplay et Radiohead conserveront cette authenticité vocale, mais développeront une musique plus élaborée sur des albums comme “Parachutes” et “OK Computer” avant de continuer leurs chemins vers la pop joyeuse et l’art-rock, respectivement.

 

Pour en revenir à l’album de Cat Power, elle y signe un superbe opus où sa voix seule remplit la pièce. Les doux arpèges au piano sur In This Hole (une reprise de sa propre compo, datant de 1996!), la guitare électrique sur la magnifique Naked, If I Want to (de Moby Grape) ne font que mettre en valeur la lumineuse voix de l’artiste, particulièrement sur I Found A Reason, que Lou Reed a sûrement dû apprécier. Dans les pages de NME, Dave Grohl (Nirvana, Foo Fighters) en a dit ceci : « It’s beautiful, beautiful, beautiful. My favourite.» Il travaillera avec Marshall sur son album suivant, « You Are Free ».

Cat Power, bien consciente qu’elle n’a pas la voix de Bowie ni celle de Simone, s’attaque pourtant à la magnifique Wild is the Wind, originalement interprétée par Johnny Mathis en 1957. Elle reste fidèle à sa ligne directrice et égraine quelques notes au piano et s’élance, intime, mais pourtant puissante. Rien de moins que magistral.

 

Un album épuré, mais tellement profond. Un recueil de reprises, pourtant si personnel. Un tour de force.

Nouvellement maman, Cat Power performera en solo en ouverture du Festival International de Jazz de Montréal, le mercredi 29 juin, à 20 heures, au Métropolis. Espérons qu’elle nous interprète quelques-uns de ces bijoux! Billets ici.

Cat_Power_-_The_Covers_Record

CAT POWER
The Covers Record
(Matador, 2000)

-Genre: emo folk épuré
-Dans le même genre que Ida, Satie

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Nicolas Pelletier

Mélomane invétéré et rédacteur agréé, Nicolas pratique la critique en mode olympique: il parle de tout, tout le temps, depuis 1991. Il a publié 6 000 critiques de disques et concerts dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur-en-chef de 2009 à 2014. Il publie “Les perles rares et grands crus de la musique” en 2013, et devient stratège numérique des radios de Bell Média en 2015, participant au lancement de la marque iHeartRadio au Canada en 2016.