Cet article est le dernier d’une série de trois sur les albums de David Bowie parus en 1976 et 1977. Cliquez ici pour lire le deuxième article.

Aussitôt la tournée pour promouvoir le premier album solo d’Iggy Pop terminée, David Bowie et ses camarades sont retournés en studio. Cette fois, ils ont choisi de s’établir au Studio Hansa By The Wall, situé à Berlin-Ouest, à quelques centaines de mètres seulement de l’infâme Mur de Berlin. Le deuxième album solo d’Iggy Pop, « Lust For Life », a été complété en mai 1977. De juin à août, Bowie a pour sa part continué ses explorations musicales avec le réalisateur Tony Visconti et le « non-musicien » Brian Eno. « “Heroes” » s’inscrit donc dans la continuité de « Low », tout en étant plus cosmopolite et influencé par l’environnement décadent du Berlin de l’époque. Cet album est lui aussi divisé entre une face A regroupant des chansons de rock avant-gardiste et une face B avec des pièces instrumentales et expérimentales.

Un nouveau venu s’immiscera aussi dans les sessions, et fera son immense contribution en seulement six heures! Robert Fripp, guitariste de King Crimson qui avait notamment collaboré avec Eno et Peter Gabriel, aura une participation cruciale sur cet opus. Le son s’est durci, et la guitare de Fripp y est pour beaucoup. « “Heroes” » débute avec le funk éclaté et paranoïde de Beauty And The Beast. Si Bowie est en meilleure santé depuis quelques mois, on sent toujours que le tout est fragile : « There’s slaughter in the air, protest on the wind, someone else inside me ». La guitare est très lourde et le son est confrontant sur l’excellente Joe The Lion. Le mix est aussi très particulier : on entend la voix de Bowie tour à tour à l’arrière, puis à l’avant.

1. Beauty and the Beast 00:00
2. Joe the Lion 3:35
3. “Heroes” 6:42
4. Sons of the Silent Age 12:52
5. Blackout 16:12
6. V-2 Schneider 20:02
7. Sense of Doubt 23:13
8. Moss Garden 27:18
9. Neuköln 32:17
10. The Secret Life of Arabia 36:50

On arrive ensuite à la chanson-titre, entendue et réentendue mais dont on ne se lasse pas! La chanson est tout simplement parfaite : la guitare de Fripp est accrocheuse et lancinante à la fois, les synthétiseurs de Eno envoûtent et hypnotisent complètement et la section rythmique apporte une cohésion au tout. Mais c’est la performance vocale de Bowie qui donne une transcendance à cette chanson. Au début, il semble presque en conversation, très calme, puis devient passionné et presque théâtral : ses cris nous donnent des frissons. Bowie raconte une histoire d’amour entre un homme et une femme qui se rencontrent près du Mur de Berlin, et le fait de superbe manière (on préfère par ailleurs la version de l’album, d’une durée de six minutes, à celle du single, presque réduite de moitié).

Sons Of The Silent Age a été possiblement inspirée par la comédie musicale Jacques Brel Is Alive and Well and Living in Paris, à laquelle Bowie a assisté et qui lui a inspiré une reprise de Amsterdam. Les vieux a certainement pu lui inspirer cette phrase : « They never die, they just go to sleep one day ». Bowie fait aussi une très belle performance au saxophone et montre une autre facette de sa voix, en chantant les refrains dans un style de crooner. Blackout clôt la face A et est semblable musicalement aux deux premières pièces du disque, avec la guitare qui est particulièrement dissonante. On sent Bowie toujours troublé : « Get me off the streets (get some protection). Get me on my feet (get some direction) ».

fripp eno bowie

Fripp, Eno et Bowie en action

Tout comme « Low », la face B du vinyle est constituée de quatre pièces instrumentales, mais se conclut avec une chanson. V-2 Schneider débute de façon mystérieuse, avec la basse qui est survolée par une avalanche de sons traités, en particuliers la guitare de Fripp et le saxophone de Bowie. Le titre de la pièce se veut un hommage à Florian Schneider, membre de Kraftwerk (le groupe allemand rendra la pareille à Bowie et Iggy Pop en les nommant dans Trans Europa Express).

Bowie s’engage alors dans une suite de trois pièces à l’atmosphère très sombre. L’énigmatique Sense Of Doubt a pour seule mélodie une série de quatre notes plaquées au piano. Très abstraite et paisible, Moss Garden est nommée en référence à un jardin situé à Kyoto, au Japon. Bowie y joue également du koto, un instrument à cordes japonais (c’est par ailleurs le Japonais Masayoshi Sukita qui prendra l’intrigante photo de la pochette, d’après Roquairol, une œuvre de Erich Heckel). Le moment le plus déstabilisant, voire inquiétant, de l’album survient ensuite avec Neuköln, qui est le nom d’un quartier turc de Berlin-Ouest. Le saxophone pousse de longs cris effrayants, comme si quelqu’un essayait de se réveiller d’un cauchemar. L’album se termine étrangement sur une note plus joyeuse avec The Secret Life Of Arabia, la chanson la plus entraînante du disque. On peut présumer que Bowie voulait nous laisser une impression positive, mais on aurait préféré que l’album se termine avec les cris du saxophone plutôt qu’avec ce funk déjanté (même si la chanson est excellente!).

En moins de deux ans, David Bowie aura donc produit trois des albums les plus originaux et éclatés des 50 dernières années. Deux autres excellents albums (« Lodger » en 1979 et « Scary Monsters [and Super Creeps] » en 1980) viendront conclure une douzaine d’années ultra-productives qui s’étaient amorcées en 1969 avec « Space Oddity ». En 12 ans, Bowie aura ainsi fait paraître 13 albums d’une très grande qualité. Peu d’artistes peuvent se vanter d’avoir maintenu un tel niveau d’excellence sur une aussi longue période, tout en se réinventant complètement à quelques reprises. « “Heroes” » s’inscrit certainement parmi ses plus grandes réussites. Ce n’est pas l’album le plus facile d’approche, mais il est ô combien récompensant pour qui veut y prêter une oreille attentive!

david bowie heroes

DAVID BOWIE
“Heroes”
(RCA, 1977)

-Genre : art-rock/expérimental
-Dans le même genre que Kraftwerk, Can et Neu!

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DAVID BOWIE et la décadence berlinoise
ORIGINALITÉ 100%
AUTHENTICITÉ 100%
ACCESSIBILITÉ 75%
DIRECTION ARTISTIQUE100%
QUALITÉ MUSICALE100%
textes95%
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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.