Cet article est le deuxième d’une série de trois sur les albums de David Bowie parus en 1976 et 1977. Cliquez ici pour lire le premier.

Demeurant eu Europe après une tournée de spectacles pour promouvoir « Station To Station », David Bowie et son ami Iggy Pop sont allés au Château d’Hérouville, en banlieue de Paris (ancienne demeure de Chopin et de George Sand, c’est là où Bowie a fait « Pin Ups » et où Elton John a enregistré notamment « Honky Château » et « Goodbye Yellow Brick Road »). Cet espace reculé et loin de toutes tentations était parfait pour les deux comparses. Le studio du Château était également très avancé technologiquement pour l’époque. Des sessions d’enregistrement en juin 1976 ont vu naître « The Idiot », premier album solo d’Iggy. C’est ensuite en septembre que le travail a commencé pour « Low », qui allait devenir l’album le plus influent et le plus révolutionnaire d’une carrière qui en compte pourtant plusieurs!

Premier opus de ce qui sera appelé la « Trilogie berlinoise », « Low » a pourtant été conçu en majorité au Château d’Hérouville. Il a ramené dans son giron le réalisateur Tony Visconti, avec qui il avait travaillé sur « Space Oddity », « The Man Who Sold The World » et « Young Americans ». Un certain Brian Eno a aussi été invité aux sessions. L’ancien « non-musicien » de Roxy Music avait déjà fait paraître quatre albums solo. Bowie et Eno admiraient le travail de l’autre et ont ainsi développé une amitié qui s’est transformée en une collaboration périodique de Eno sur la Trilogie. Bowie voulait faire un album purement expérimental qu’il intitulerait « New Music : Night And Day ». L’album sera plutôt divisé entre la face A, comprenant deux chansons instrumentales et cinq courtes pièces d’électro-rock avant-gardiste, et la face B, regroupant quatre chansons entièrement instrumentales et expérimentales.

L’opus s’ouvre avec Speed Of Life, première pièce instrumentale de Bowie en 11 albums. Le morceau débute comme si on arrivait au milieu de la chanson, et comprend deux des éléments marquants de ce disque : l’utilisation importante des synthétiseurs (sous l’influence de Kraftwerk) et le son de batterie particulier. Tony Visconti a créée un son qui a été probablement le plus imité du rock, mais jamais parfaitement réussi comme sur cet album. Visconti a traité la batterie de Dennis Davis à l’aide d’un Eventide Harmonizer, lui donnant un son caverneux, inédit à l’époque. Breaking Glass nous introduit ensuite au chant de Bowie, qui est différent de ce à quoi on a été habitués : il semble plus détaché et mécanique, sûrement influencé par Iggy Pop. Cette ligne illustre aussi l’ambiance schizophrénique et psychotique du disque, alors que Bowie semble s’adresser à lui-même : « You’re such a wonderful person, but you got problems ».

Speed of Life 0:00
Breaking Glass 2:47
What in the World 4:40
Sound and Vision 7:03
Always Crashing in the Same Car 10:07
Be My Wife 13:40
A New Career in a New Town 16:37
Warszawa 19:30
Art Decade 25:53
Weeping Wall 29:41
Subterraneans 33:09

L’atmosphère troublante se poursuit sur l’excellente What In The World, avec Iggy Pop qui collabore en chantant en arrière-plan. Défiant tous les pronostics, Sound And Vision a été un grand succès, atteignant la troisième place du palmarès au Royaume-Uni. Près de la moitié de la pièce de trois minutes est occupée par un long interlude instrumental, interrompu seulement par des vocalises de Mary Hopkins (la femme de Visconti), Bowie et Eno. Ce n’en est pas moins un chef-d’œuvre, mené par les synthétiseurs et la ligne de basse de George Murray. (Beck en a fait dernièrement une reprise avec plus de 160 musiciens!)

Le chant troublé mais sensationnel de Bowie est en vedette sur Always Crashing In The Same Car, qui contient un très bon solo de guitare de Ricky Gardiner. La chanson la plus directe sur le disque est certainement Be My Wife. C’est aussi peut-être la seule qui se rapproche d’un pièce rock « traditionnelle » (du moins à la Bowie). C’est le dernier appel au secours de Bowie sur ce disque : « Sometimes you get so lonely, sometimes you get nowhere ». La face A se conclue avec l’instrumentale A New Career In A New Town, aux sonorités krautrock. Le titre de la chanson suggère justement que Bowie entend se renouveler au contact de Berlin-Ouest, mais l’harmonica rappelle les influences américaines de l’artiste.

david-bowie iggy pop

David Bowie et Iggy Pop

La face B du disque est constituée de quatre pièces instrumentales aux ambiances sombres et mystérieuses. Coécrite avec Brian Eno, Warszawa est la plus intéressante du lot. Très émotionnelle et presque funèbre, elle tente de capturer l’atmosphère lugubre de Varsovie, que Bowie a visité en 1976. Dans le dernier tiers de la pièce, Bowie y va de méditations et de vocalises qui ne font pas trop de sens, évoquant même des chants grégoriens. Ian Curtis était un immense fan de Bowie, et de cette chanson en particulier. Avant d’appeler son groupe Joy Division, sa formation était connue sous le nom de Warsaw, en référence à cette pièce.

Plus dynamique que Warzsawa mais aussi plus sombre, Art Decade évoque Berlin-Ouest et l’idée que la ville est en décrépitude depuis la Guerre, avec le Mur qui ne fait qu’empirer cette situation. Seule chanson du disque entièrement enregistrée à Berlin-Ouest, Weeping Wall est sans contredit à propos de cette ville et de son Mur. Sur cette pièce au rythme très animé et menée par les percussions, Bowie joue de tout : vibraphone, xylophone, synthétiseur, guitare, etc. Très mélancolique, Subterraneans porte sur les gens qui ont été coincés à Berlin-Est après la construction du Mur. Cette chanson avait par ailleurs été composée à l’origine pour la trame sonore de The Man Who Fell To Earth, mais n’avait pas été retenue (la photo de la pochette du disque est d’ailleurs tirée de ce film).

Sur son 11e album en carrière, David Bowie s’est donc complètement réinventé et a eu une énorme influence sur la nouvelle génération de musiciens post-punk et synthpop. Musicalement révolutionnaire, l’album était singulier aussi pour les textes beaucoup plus laconiques qui ne mettent pas en scène des personnages et des histoires (comme Bowie avait l’habitude de faire). « Low » est ainsi davantage abstrait sur la forme et le fond. La face A témoigne de sa détérioration mentale et physique, alors que la face B est imprégnée de la sensibilité berlinoise qui sera plus audible sur son prochain album. Cet opus n’a cependant pas fait plaisir aux patrons de RCA Records, qui croyaient que l’album se vendrait mal. La compagnie de disques a réussi à faire retarder la sortie de « Low » jusqu’au 14 janvier 1977, sans toutefois en changer une seule note.

Après avoir enregistré le meilleur album de sa carrière, David Bowie a humblement participé à la tournée d’Iggy Pop en tant que claviériste, en mars et avril 1977 (la tournée s’est arrêtée à Montréal le 13 mars!). Les deux amis se sont loués un appartement à Berlin, ville décadente qui était alors la capitale mondiale de l’héroïne…

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david bowie low

DAVID BOWIE
Low
(RCA, 1977)

-Genre : art-rock/expérimental
-Dans le même esprit que Brian Eno, Kraftwerk et Can

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DAVID BOWIE se réinvente complètement
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AUTHENTICITÉ 95%
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Benoit Bergeron
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.