En 1974, et Phil Spector et Dion DiMucci traversaient un épisode léthargique. Tous les deux nés dans le Bronx en 1939, ils espéraient qu’une collaboration les ramènerait sur le devant de la scène. Il y a à peine une dizaine d’années, dans l’époque pré-Beatles, Dion et Spector étaient à leur apogée, l’un dominant les palmarès avec ses tubes doo-wop The Wanderer et Runaround Sue, l’autre avec les nombreux groupes qu’il réalisait et propulsait vers le sommet. Une addiction à l’héroïne et un comportement erratique ont été respectivement la cause de leurs déboires.

Comme il fallait s’y attendre, l’association entre ces deux vétérans a donné des sessions d’enregistrement chaotiques (où s’est présenté entre autres un jeune Bruce Springsteen, en admiration devant Spector). Sorti en 1975 après bien des péripéties, « Born To Be With You » est finalement un des meilleurs albums de Dion. Cette « musique funèbre », comme l’a qualifiée Dion (qui haït encore aujourd’hui cet album!), est rien de moins qu’un chef-d’œuvre oublié, le dernier de la carrière de Spector.

PICTURED: DION DIMUCCI, PHIL SPECTOR AND BRUCE SPRINSTEIN.

Dion, Spector et Springsteen

Les premières notes de l’album, avec la chanson-titre, sonnent étrangement country, puis des cordes se joignent au groupe. Un saxophone entre ensuite dans la danse, et le chant de Dion se fait entendre après presque deux minutes. L’instrumentation est très chargée, on a droit ici à un « Wall of sound » comme Spector sait si bien le faire. L’écho est très intense, et Spector a engagé une véritable armée de musiciens : 11 guitaristes, 3 bassistes, 3 pianistes et 3 batteurs. On retrouve entre autres dans ce groupe Jesse Ed Davis, Klaus Voormann et Hal Blaine (un fidèle du Wrecking Crew, les musiciens de studio avec Spector durant son âge d’or).

Sur la chanson-titre, Blaine reproduit, en plus lent, le motif de batterie de Be My Baby, classique des Ronettes réalisé par Spector. Envoûtante, la pièce fait près de sept minutes, mais on ne les voit pas passer. Dion a seulement fait une prise de voix sur ce morceau, qui devait être un guide, un démo. Mais Spector s’est entêté à dire qu’il avait la bonne prise, au grand dam du chanteur : ça ne sera qu’un des conflits entre les deux hommes.

La chanson suivante est tout aussi saisissante, mais cette fois dans un registre beaucoup plus personnel et poignant. Make The Woman Love Me a été composée par Barry Mann et Cynthia Weil, un duo souvent employé par Spector. On enchaîne ensuite avec une pièce beaucoup plus dépouillée, Your Own Back Yard. La délicate guitare acoustique est en phase avec les paroles très authentiques : « I’ve been sittin’ here thinking, about when I started in drinkin’. I went on to dope, it surely did change my life ». Your Own Back Yard est une des deux pièces de l’album, avec New York Song, qui n’a pas été réalisée par Spector. Sur cette dernière, Dion réfléchit également à son passé difficile et à son avenir incertain, toujours d’une très belle manière.

Musicalement, (He’s Got) The Whole World in His Hands n’a absolument rien à voir avec ces deux pièces. C’est plutôt une sorte de gospel psychédélique passé dans le tordeur du « Wall of sound ». L’écho est très puissant, et devient presque désagréable par moments. Il faut quelques écoutes pour se faire l’oreille à la réalisation surchargée, mais on peut ensuite y découvrir une musique forte qui nous enveloppe avec sa beauté transcendante. Only You Know débute avec une longue et irrésistible introduction instrumentale, qui avance pas à pas, comme une marche funèbre. Dion livre sûrement une de ses meilleures prestations vocales de l’album, sinon de sa carrière. Il pousse sa voix à la limite, montrant ainsi toute sa vulnérabilité.

La chanson la plus accrocheuse de l’album est certainement In And Out Of The Shadows. Le mur de son de Spector est toujours aussi présent, les mélodies sont fortes et Dion est en très grande forme vocale. Avec la guitare qui crie au loin, en arrière-plan des cordes et des cuivres, on a ici un des chef-d’œuvre de l’album. La bondissante Good Lovin’ Man conclue l’album de manière imposante, faisant un rappel au passé rock et doo-wop de Dion et de Spector. La pièce détonne quelque peu du reste de l’album, mais on ne peut quand même pas se plaindre!

La réédition en disque compact du début des années 2000 a ajouté quatre chansons à l’album original. La meilleure des quatre est sans contredit Baby Let’s Stick Together. La réalisation est du Phil Spector à son meilleur, avec un arsenal de percussions qui veut presque sortir des haut-parleurs. Les couches de voix donnent par ailleurs un côté planant et franchement entraînant à la pièce.

phil spector 1975

Phil Spector en 1975

Une fois enregistré, l’album a toutefois été « pris en otage » par Spector, comme il aimait bien le faire à cette époque trouble de sa vie. Il est parti avec les bandes et les a gardées pendant près d’un an. C’est finalement en 1975 que l’album est paru, mais seulement au Royaume-Uni. Les critiques ont été mitigées, pour ne pas dire défavorables. Spector et Dion ont rejeté l’album, et continuent de le faire aujourd’hui. Cependant, depuis le milieu des années 90, « Born To Be With You » connaît une nouvelle vie, alors que de nombreux musiciens ont déclaré leur admiration pour cet album. Pete Townshend, The Flaming Lips, Primal Scream et Spiritualized ont tous parlé de l’importance de cet opus dans leur vie.

On ne saurait certainement pas les contredire. Fait par un ex-héroïnomane proche d’être un has-been et un réalisateur dépassé, « Born To Be With You » est un album qu’on pourrait facilement être tentés de mettre de côté. Certes, il manque quelque peu de cohérence et est parfois excessif. Mais ce serait une grave erreur de le rejeter, puisque Dion et Spector ont uni leurs efforts pour créer une tension, palpable tout au long de l’album, entre vulnérabilité émotionnelle et puissance sonique. En bout de ligne, c’est un album qu’on aime ou qu’on déteste, pour les raisons énoncées plus haut, mais il ne peut laisser personne indifférent.

DionBornToBeWithYou

DION
Born To Be With You
(Phil Spector Records, 1975)

-Genre : pop-rock
-Un mélange entre The Drifters, The Ronettes et Leonard Cohen

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DION et SPECTOR : un chef-d'œuvre oublié
ORIGINALITÉ90%
AUTHENTICITÉ100%
ACCESSIBILITÉ85%
DIRECTION ARTISTIQUE90%
QUALITÉ MUSICALE95%
TEXTES90%
92%Overall Score
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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.