Tout fan des Beatles qui se respecte connaît l’histoire, maintes fois documentée: à la séparation du Fab Four en 1969, George Harrison avait accumulé tellement de matériel qu’il a pu lancer un album triple (!!) dès novembre 1970. Et c’est, à la surprise générale, celui des quatre Beatles qui a connu le plus de succès en solo, alors que tous les yeux et oreilles étaient rivés sur John Lennon et Paul McCartney, lancés dans une guerre fratricide, pas très agréable, surtout venant de ceux qui chantent l’amour et la paix il n’y a pas si longtemps.

Pendant que John idéalisait avec Yoko, et que Paul voulait tout faire tout seul de son bord, George jammait avec ses copains, enfin libre de le faire. Eric Clapton en premier lieu, mais aussi, le bon vieux Ringo Starr, l’ami berlinois Klaus Voormann, l’organiste Billy Preston et le fidèle roadie Mal Evans, ainsi qu’une grande partie des musiciens de Derek and the Dominos qui accompagnent Clapton sur le célèbre disque « Layla » : Jim Gordon, Carl Raddle, Dave Mason et Bobby Whitlock pour n’en nommer que quelques-uns. Alan White (de Yes), un autre ami de longue date est à la batterie, et les quatre membres de Badfinger – groupe signé sur l’étiquette Apple des Beatles – y figurent aussi. Un certain Phil Collins joue des congas sur Art of Dying, raconte la légende, et Ginger Baker participe aux jams du 3e disque.

harrison clapton

Avec son ami Clapton, 1970

En 1970, plusieurs musiciens qui avaient connu le succès dans les années 60 se sont tournés vers un folk rock beaucoup plus laidback, beaucoup plus relax, suivant la tendance californienne des Crosby Stills Nash and Young, et autres The Band. Même les hard rockers comme Led Zep produisaient en 1970 leur troisième opus, beaucoup plus acoustique que les deux premiers albums. La mode est aux guitares sèches et aux émotions pures après les années psychédéliques précédentes.

 

Pour en revenir à Harrison, il “surprend” à première vue par la qualité de son chant, détendu et bien senti (I’d Have You Anytime), par une spiritualité bien assumée (le célèbre My Sweet Lord, puis What Is Life) et par des jams rock’n’roll que la majorité des fans ne lui connaissaient pas (tout le 3e disque). Mais si on regarde de plus près la trajectoire du “troisième Beatle”, on voit que la qualité de ses compositions plus récentes avec les Beatles est passée à un niveau supérieur en 68. Plutôt discret sur “Sgt Pepper” (hormis son jeu de guitare, bien sûr), il présente Here Comes The Sun, Something, While My Guitar Gentle Weeps (trois classiques du rock, rien de moins!) mais aussi Old Brown Shoe, Apple Scruffs et I Me Mine… Terminée l’époque où les morceaux de George sont un peu plus maladroits que ceux de John et Paul!

 

Quand arrive “All Things Must Pass”, c’est l’inspiration de Dylan qui domine, et il l’affiche clairement avec sa reprise d’If Not For You (que Bob enregistrera à son tour par après) et I’d Have You Anytime (que les deux amis écrivent ensemble), chansons phare de cet album, et beaucoup moins l’influence de la musique indienne, qui l’avait mené à The Inner Light ou Within You Without You.

Harrison pond plusieurs magnifiques chansons sur cet album mythique. La séquence lancée sur le premier vinyle avec les Beware of Darkness, Behind that Closed Door, Run of the Mill et autres titres mentionnés plus haut, est tout simplement magistrale. Harrison est enfin libre, enfin décomplexé, enfin confiant. On le sait maintenant, le musicien ne vivait pas très bien avec la Beatlemania, dans ce cocon isolé, constamment sous les projecteurs, et il a cherché le sens de sa vie à travers ce parcours particulier, au milieu de l’adulation des foules, sur presque tous les continents.

 

Des chansons plus denses, comme Let it Down, Wah Wah ou Plug Me In sonnent plus torturées que les acoustiques. C’est aussi un aspect du personnage, plus introverti. Homme au grand sens de l’humour en privé, il parait plus renfermé dans son personnage public.

La version remixée, haute définition, parue en 2001 et célébrant le 30e anniversaire de sa parution, permet de vraiment apprécier la subtilité du chant et du jeu de guitare (souvent acoustique) d’Harrison. L’oeuvre paraît ainsi moins touffue, alors que le son Spector est aéré. Des chansons comme I Live For You apparaissent comme des joyaux oubliés, que le fan des Beatles redécouvrera avec joie, avec l’impression de mettre la main sur des enregistrements perdus. Ce disque a vraiment très bien vieilli.

 

On y entend également des versions différentes de plusieurs titres, dont My Sweet Lord, des démos en solo de Beware of Darkness, Let it Down (magistrale!). La version démo du classique My Sweet Lord est vraiment différente de sa version finale, et c’est presque loufoque par moments. On y entend un compositeur chercher la bonne mélodie de guitare, ne pas trouver la bonne façon de la chanter. Le squelette de la composition est là, dont la guitare rythmique à 12 cordes, typique, et le refrain style doo-wop rétro 60s, mais on sent qu’on assiste à un moment polaroid saisi en plein processus de création. Fascinant!

 

Apple Scruffs est la seule référence directe aux Beatles présente dans ce disque autrement très spirituel. La composition, on l’a su avec les compilations “Anthology” parues à la fin des années 90, date de 1968 et une version démo jouée par les Beatles existe. Mise de côté à l’époque, la pièce qui fait référence aux fans finis des Beatles nait sous les doigts de George en solo qui, fait unique, joue de l’harmonica sur ce titre où il joue de tous les instruments.

Chose assez particulière : son fils Dhani Harrison, la chanteuse Sam Brown et le percussionniste Ray Cooper ont retravaillé avec George certaines des chansons de la version 2001 du disque!

harrison spector

avec Pete Bennett d’Apple Records et le réalisateur Phil Spector.

Le deuxième vinyle d'”All Things Must Pass” se poursuit avec la Ballad of Sir Frankie Crisp (Let it Roll), un autre morceau qui fait beaucoup penser aux titres de Clapton de la même époque. La page Wikipedia mentionne que Harrison y rend un hommage plein d’humour au propriétaire duquel il a acheté sa résidence gothique de Friar Park, achetée en 1970, et dans laquelle il vécut le reste de sa vie.

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Un autre très beau moment arrive avec la chanson titre, pleine de sagesse, de recueillement, et même un peu de fatalisme. Il y a quand même plus de tristesse que de joie dans la ce constat que toute chose a une fin.

Des morceaux très différents les uns des autres se succèdent sur ce second disque. La dynamique Art of Dying, la bondissante mais touffue I Dig Love et Awaiting on You All ne sont pas les plus remarquables – du moins au goût de votre humble serviteur – mais demeurent de grands moments dans la carrière de ce musicien unique qu’était George Harrison.

Il décède le 29 novembre 2001, soit le surlendemain du 31e anniversaire de la sortie originale de cet album triple – le tout premier de l’histoire du rock, d’ailleurs!

GEORGE HARRISON all things must pass

GEORGE HARRISON
All Things Must Pass
(Apple, 1970)

-Genre: rock
-Dans le même genre que Eric Clapton, Bob Dylan, CSN&Y des mêmes années

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About The Author

Nicolas Pelletier
Fondateur et rédacteur en chef
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Mélomane invétéré et rédacteur agréé, Nicolas pratique la critique en mode olympique: il parle de tout, tout le temps, depuis 1991. Il a publié 4 500 critiques de disques et concerts dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur en chef de 2009 à 2014. Nicolas a publié "Les perles rares et les grands crus de la musique" en janvier 2013, un ouvrage de 1250 pages en deux tomes.