Dans le langage courant – du moins lorsqu’il est question de la chose musicale -, le terme « expérimental » évoque automatiquement des albums qui s’avancent au-delà du seuil de tolérance de l’auditeur moyen, mais les « Empyrean Isles » d’Herbie Hancock viennent remettre les pendules de la sémantique à l’heure à la fois en rendant à ce mot le sens de l’aventure qu’il implique, et en le dégageant de son obligation de renvoyer à des oeuvres difficiles d’accès.

Nul n’a besoin d’avoir navigué les eaux les plus troubles du jazz pour goûter les plaisirs qu’offrent ces quatre pièces, et c’est tant mieux, car si Hancock et son groupe ne se sont pas empêché d’explorer là où leur inspiration leur dictait d’aller, ils ne sont pas non plus sortis des sentiers battus au point d’atteindre l’abstraction pure ou l’inintelligible.

 

One Finger Snap débute tout en bop, le jeu nerveux de la trompette de Freddie Hubbard survolant à merveille l’infatigable walking bass de Ron Carter et la présence ultra énergique de Tony Williams avant de céder la place à un Hancock tout aussi nerveux et réactif, et enfin à l’un des solos désarticulés dont Williams gratifiera l’album à quelques reprises, le tout formant la pièce la plus active et la plus proche du hard bop qui soit sur le disque. Oliloquy Valley parcourt un territoire similaire avec une attitude et un tempo plus détendus qui la rapprochent davantage du jazz modal de Miles Davis, témoignant des influences à l’oeuvre à l’époque auxquelles Herbie Hancock lui-même n’aurait su échapper.

 

Encore plus relax – mais résolument plus funky lorsqu’on s’arrête aux deux vamps jouées simultanément pas Hancock, Carter reprenant celle interprétée par sa main gauche pour toute la durée de la pièce -, Cantaloupe Island préfigure le funk et une certaine frange de la musique lounge, sa simple constitution et l’impeccable sens de l’à-propos de chacun des musiciens lui conférant à la fois une souplesse et une retenue qui en constituent le coeur et l’âme, le tout pimenté par quelques sorties plus enflammées de Hubbard. The Egg, enfin, mérite définitivement l’étiquette de pièce expérimentale, le quartette ayant retenu, dirait-on, toutes leurs idées les plus folles et audacieuses pour un voyage à la fois hallucinant, dérivatif et mystérieux qui rend hommage aux mythiques îles auxquelles le titre du disque renvoie à la perfection.

Il serait vain de décrire tous les tours et détours de ce morceau qui se déploie, sur quatorze minutes, comme nulle autre sur l’album, mais le solo de Ron Carter, qui a sorti son archet pour l’occasion, résume à lui seul l’atmosphère sombre et la sinuosité qui caractérise cette plage radicalement autre, mais qui tombe parfaitement en place à la fin de l’album, les trois compositions précédentes ayant correctement préparé l’auditeur pour cette expérience qui passe, du coup, comme dans du beurre.

 

Outre des morceaux exécutés de main de maître, « Empyrean Isles » possède une atmosphère de flottement embrumé, importante qualité qui fait de lui un album homogène et réussi, comme si la musique émanait de derrière un écran de fumée pour mieux baigner l’auditeur dans un mystère que la réverbération du studio, captée avec une justesse que l’on pourrait croire intentionnelle, conserve à l’avant-plan tout du long. Il ne faut pas comprendre que l’on est face à une oeuvre sombre, lourde d’une menace non-identifiable, ou qui se dérobe chaque fois qu’on croit en saisir le sens; c’est, en fait, un disque qui se livre tel qu’il est en toute franchise, une succession de mirages mâtinés de la langueur des tropiques avec pour point de référence la groove inhérente au jazz. Album insuffisamment cité, mais néanmoins absolument essentiel pour toute collection de disques de jazz qui se respecte.

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HERBIE HANCOCK
Empyrean Isles
(Blue Note, 1964)

– Genre: jazz
– Dans le même genre que: Miles Davis, Wayne Shorter, John Coltrane.

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Guillaume Cloutier
Blogueur - RREVERB

Non content d’être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du ‘crate digging’ avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s’adonne également à l’étude de la musique, et passe ses temps libres à l’enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.