Le parcours des Chameleons restera à jamais marqué par ce rendez-vous manqué malheureux avec la grande histoire du Rock. Leur premier album « Script of the Bridge » (maintenant trentenaire) est vraisemblablement l’un des disques que j’ai le plus écoutés étant adolescent. Et bien que je réalise qu’en écrivant ceci, toute prétention à une forme de partialité devient difficilement défendable; je tenterai de vous faire découvrir cet opus et ce groupe méconnu de manière objective. La vie est une illusion d’optique affirment-ils sur Monkeyland; « I have to know what is real and what is illusion. »

Le milieu ouvrier et les conditions de vie pénibles de l’Angleterre des années 80 ont donné naissance à de multiples groupes avec une disposition pour un réalisme sombre et mordant. Mais ce qui a permis l’essor caractéristique de ces formations (et l’envol de la musique alternative) c’est une volonté dans le propos et dans les timbres déclinant la nécessité viscérale de s’évader d’un quotidien obscur, présentant à la fois élans rêveurs et poésie idéaliste.

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A la ‘Danceteria’ New York 1984. De gauche à droite – Mark Burgess, Reg Smithies, John Lever, Dave Fielding

Le groupe post-punk de Middleton (près de Manchester) ne fait pas abstraction à cette règle et provient de ce même terreau qui a bercé l’émergence des Cure, des Sisters of Mercy et de Peter Murphy. Et si ce mouvement est aujourd’hui connu comme instigateur du rock gothique, les Chameleons avaient à la base une résonance à la fois originale et accostable qui aurait pu leur permettre une exposition plus accrue.

Mais il faut dire que “Script of the bridge” parait en 1983 sur l’étiquette Statik dans un monde musical déjà inondé de groupes et en plein bouleversement (avec l’émergence des vidéoclips notamment). Et malgré un succès d’estime et des critiques plus que positives, jamais l’album, ni les deux suivants d’ailleurs (What does anything mean, basically? et Strange Times) n’arriveront à assurer un succès commercial à la formation. Le groupe se sépare ainsi en 1987 après la mort de leur gérant. Les membres se rassembleront tout de même une quinzaine d’années plus tard, au début des années 2000, pour offrir 2 nouveaux disques (dignes de mention) et quelques concerts ici et là.

Les Chameleons est un groupe frondeur, mais aussi sensible, noir, mais sans jamais être glauque. Le rock y est dense, mais aérien, certifié par des guitares tranchantes, mais aussi vaporeuses. Les morceaux arborent de riches textes romantiques et méditatifs qui sont généralement plus spécifiques au rock progressif. Et si on y entend parfois des claviers, c’est plutôt en filigrane, car il s’agit ici de rock pur et simple avant tout. “Script of the Bridge” est un album qui a des allures de compilation tant chaque pièce y est solide et pertinente.

Au-delà de ce son alternatif atmosphérique qui, sans être générique a quand même été assez entendu depuis; de manière toute personnelle, ce qui a assuré la pérennité de l’attrait chez moi pour ce groupe, c’est une obsession mutuelle pour le thème de l’incommunicabilité. Le fait que les hommes n’arrivent jamais tout à fait à transmettre aux autres au cours de leur vie comme ils le souhaiteraient. C’est un sujet artistique qui me fascine et qui persiste constamment chez les Chameleons: « Is there anyone there who understands me? » ponctuent-ils sur Monkeyland. « It’s like you fail to make the connection » affirment-ils sur Second Skin. “I’m gazing at faces staring blankly at me.” se plaignent-ils sur Up the down escalator.

Pour ma part, je vous enjoins de découvrir les impulsions sonores exaltées de ce groupe s’ils vous sont inconnus. Ils ont inspiré plusieurs de leurs contemporains, mais n’ont pas pu connaître de moment de gloire eux-mêmes. Mais l’adolescent qui écoutait ce rock moderne en boucle tout en rêvassant se moquait bien de leur avenir commercial et était simplement reconnaissant de tenir ce joyau dans son walkman!

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THE CHAMELEONS UK
Script of the bridge
(Statik, 1983)

-Genre : New Wave, Post Punk, Alternatif
-À l’instar d’Echo & the Bunnymen, Fields of the Nephilim, The Mission

Lien vers l’achat en ligne (iTunes)
Lien vers la page Facebook du groupe

 

THE CHAMELEONS UK – Mystères et désillusions
Originalité80%
Authenticité95%
Accessibilité70%
Direction artistique75%
Qualité musicale85%
Textes85%
82%Overall Score
Reader Rating: (6 Votes)
94%

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Martin Curadeau
Blogueur - RREVERB

L'écoute d'un disque est un instant privilégié de rencontre avec l'essence même d'un créateur. Maelstrom de sons, myriades d'émotions et petits morceaux d'âmes à l'état brut. Bien que la musique dite émergente (tel le rock indé.) est au centre de ses intérêts, sa curiosité n'a pas de bornes et il ne résiste, pour ainsi dire, à aucun style. Être transporté, chaviré, surpris et envouté par des albums est un rendez-vous quotidien.