Je ne sais plus par où commencer ces jours ci quand il est question de Kanye West, mais considérant que je fais partie des quelques élus qui ont été suffisamment rapides pour mettre la main sur la version “à vendre” de The Life of Pablo dans l’approximative heure où celle-ci était disponible avant d’être retirée, je vais tenter de me concentrer sur la musique…

Ceci dit, impossible de le faire sans parler de ses très publiques sorties incohérentes. Alors je vais tenter une chronologie (promis, la critique de l’album est plus bas):

2013: Après la parution du très viscéral (et je maintiens aussi incontournable que déstabilisant) Yeezus, Kanye West annonce qu’il travaille déjà à son prochain album qui s’appellera So Help Me God.

2014: Quelques collaborations sortent au compte goutte, notamment une pièce enregistrée avec Paul McCartney, mais impossible d’en savoir plus sur l’avancement de l’album ou même si elles en feront partie.

2015: La pièce “All Day”, solide mélange des genres avec attitude, est lancée en grande pompe et une pochette est dévoilée alors qu’elle est mise en vente sur iTunes. On annonce que l’album pourrait paraitre à tout moment. Les choses augurent bien. (Elle ne se retrouvera finalement pas l’album, tout comme la pochette d’ailleurs).

mi-2015: Kanye annonce que l’album s’appelle maintenant Swish. Le nouveau titre laisse présager une sortie imminente.

Janvier 2016 (attention, ça déboule): Le vendredi 12 février est annoncé pour la parution de l’album qui se renomme maintenant Waves et comprend 10 pièces; deux extraits apparaissent sur Soundcloud dont un fort attendu avec Kendrick Lamar (étrangement absent de l’album à ce moment); une séance d’écoute est annoncée au Madison Square Garden (rien que ça) en parallèle avec le dévoilement de sa nouvelle collection de vêtements Yeezy Season 3. 

Février 2016: L’album s’appelle maintenant T.L.O.P., on découvrira plus tard pour The Life of Pablo, pour finalement apprendre qu’il s’agit du “Paul” de la bonne vieille bible.

11 février 2016: La séance d’écoute, pour laquelle les 20 000 billets se sont écoulés en moins d’une minute, a lieu. On constate qu’il s’agit en fait d’un party traditionnel où quelqu’un branche tout bonnement un fil auxiliaire dans l’entrée audio de son portable.

12 février 2016, midi: Kanye annonce que l’album a maintenant 18 pièces (une augmentation 80%) et qu’il travaille au “mastering”, spécifie que le tout sera disponible dans la journée.

12 février 2016, minuit: la journée est terminée et toujours aucune trace de l’album.

13 février 2016: Après une performance à Saturday Night Live, l’album apparait sur Tidal.

14 février 2016: Un lien pour l’achat de l’album, au coût de 20$ en devises locales peu importe le pays, apparait sur kanyewest.com, mais disparait après quelques heures; Kanye annonce sur Twitter qu’il doit retravailler la pièce “Wolves” et que l’album paraitra la semaine suivante sur toutes les plateformes, mais demeure en streaming sur Tidal dans l’entre temps.

15 février 2016: Coup de théâtre, West déclare que l’album ne sera JAMAIS disponible pour la vente et demeurera une exclusivité Tidal; il invective le site Pitchfork pour lui avoir offert une note de 9/10 (!) et déclare que l’album vaut plutôt au minimum un 30/10 (!!!) et en profite pour souligner que les blancs ne devraient jamais faire la critique d’un album fait par un noir, puisqu’ils ne comprennent rien à leur musique.

Encore une fois, je ne m’en tiens qu’à l’aspect musique, et évacue ses nombreux tweets sur ses problèmes financiers, ses querelles avec d’autres rappeurs et son ex au passage, sa proclamation express (et incompréhensible) que Bill Cosby est innocent, ainsi que le lancement d’un jeu vidéo sur l’ascension de sa mère vers le paradis.

Je suis essoufflé et je n’ai même pas commencé à parler de l’album, mais je vais mettre de côté le fait que je suis effectivement blanc et tenter de le faire.

TLOP

Après les péripéties, l’album donc?

Alors, The life of Pablo? Première constatation: il s’agit de la première offrande de sa part qui ne repousse pas complètement les limites du genre. C’est partiellement inégal, mais suffisamment ponctué de moments de génie pour justifier les écoutes répétées.

L’ouverture “Ultra Light Beam” nous rappelle pourquoi on laisse passer tant d’écarts de sa part: il laisse presque complètement le plancher à ses collaborateurs (dont Chance the Rapper, excellent) et une chorale pour une prière soul/gospel qui lui donne justement les ailes pour continuer.

On enchaine rapidement avec quelques pièces plus typiques aux textes dont les interprétations peuvent laisser à désirer, dont la désormais célèbre allusion à Taylor Swift ainsi qu’une autre aux anus “bleachés” puis “Famous”, incontournable collaboration avec Rihanna. Bref, rien pour écrire à sa mère car, disons le, on écoute rarement du hip-hop à la base pour la politesse des vers.

On arrive à “Feedback”, deuxième véritable expérimentation qui rappelle justement le minimalisme parfois glacial de Yeezus. Le ton est donné pour une succession de pièces qui culmine avec “I Love Kanye”, passage a cappella où il lamente avec humour et auto dérision l’évolution de sa personnalité publique. Et c’est lancé pour la deuxième moitié, la plus intéressante à mon humble avis de blanc.

“Waves”, ajoutée à la dernière minute à l’insistance des collaborateurs et dont l’absence est de plus en plus inconcevable à chaque écoute, “FML”, pour laquelle l’outro est en phase avec les meilleures productions de West, “Real Friends”, la plus excitante, mais aussi plus lucide des extraits connus d’avance, puis une version remaniée de “Wolves” qui fait davantage de place à Kanye comme protagoniste principal.

Ce serait déjà suffisant pour crier au génie ou à tout de moins assurer l’impact de l’album, mais on enchaine plutôt avec “30 Hours”, une production de Pharrell qui laisse de la place à André 3000 et Chris Brown aux vocalises. Vous en voulez plus? “No More Parties in L.A.”, la fameuse collabo avec Kendrick Lamar, reprend sa place très méritée. Une nouvelle version de “Facts” l’emporte sur l’originale et on ferme le tout sur “Fade”, probablement le beat de Kanye qui donne le plus envie de bouger depuis 5 ans.

Bref, on fait quoi de ce relatif fouillis? Kanye West sonne plus que jamais comme un invité sur son propre album et il devient évident que son attention est désormais divisée entre de nombreux (et couteux) projets. S’il est possible de croire que sa musique en souffre, sa force a notamment toujours été de savoir s’entourer, ce qu’il fait une fois de plus avec brio.

Si sa très publique confusion laisse présager le pire et peut avoir de quoi inquiéter sur sa clarté d’esprit, il ne faut pas oublier que ses plus grandes oeuvres ont été confectionnées alors qu’il avait justement tout à prouver ou se faire pardonner. Alors aussi difficile à croire que ça peut l’être, le meilleur pourrait encore être à venir avec un peu de focus… Faudra néanmoins le financer, ce qui peut s’avérer particulièrement difficile s’il continue de refuser de vendre son album.

Lien vers le streaming de l’album (sur abonnement, extraits limités à 30 secondes): tidal.com/album/57273408

Finissons en se rappelant qu’il fut même un temps où il était capable d’un minimum d’humilité et de sourires (voir 8:30 pour le meilleur exemple). C’est presque attendrissant.

The Life of Pablo de KANYE WEST: le délire du génie
Originalité75%
Authenticité 90%
Accessibilité80%
Direction artistique 60%
Qualité musicale 85%
78%Overall Score
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Karl-Philip Marchand Giguère

Obsessif compulsif qui classe ses albums d’abord en ordre alphabétique d’artistes, puis de parutions (avec les simples sous les albums, question de confondre encore davantage les gens qui le visitent), Karl-Philip oeuvre dans l’industrie depuis plus d’une décennie. Il a touché à tout: maisons de disques, gestion de salles de spectacle et rédaction professionnelle pour de nombreux artistes. Il assiste à de nombreux shows lorsqu’il n’est pas désespérément en train d’essayer de faire de la place dans sa bibliothèque musicale.