Aussi bien le clarifier dès le départ : The Walker Brothers ne sont pas des frères, et leur vrai patronyme n’est pas « Walker ». Ce groupe est en fait un trio composé de John Maus, Gary Leeds et Scott Engel. LE Scott Engel/Walker, le célèbre reclus qui a fait l’objet de l’excellent documentaire Scott Walker: 30 Century Man, sorti en 2006. Avant de devenir une figure culte qui produit des albums expérimentaux et avant-gardistes, dont le  déroutant « Soused » en 2014, Scott Walker faisait partie de ce trio qui a connu une immense popularité au milieu des années 60.

Formé à Los Angeles en 1964, le groupe jouait tout d’abord un rhythm and blues qui se démarquait peu. Au début, John était le chanteur principal. Puis, Scott a pris le dessus et s’est imposé, avec sa voix grave et inoubliable de baryton. Leur rhythm and blues initial a par ailleurs cédé la place à une pop orchestrée et grandiose, qui devait beaucoup au « Wall of sound » de Phil Spector. Depuis qu’il avait assisté à des sessions d’enregistrement de Spector au début des années 60, Scott admirait le travail de ce pionnier. La décision de se relocaliser en Angleterre au début de l’année 1965 s’est aussi avérée cruciale. À contre-courant de la British Invasion, les Walker ont plutôt fait une American Invasion en devenant pratiquement plus populaire que les Beatles et les Stones en 1966. À ce moment, leur fan club comptait plus de membres que ces deux groupes!

Les plus grands succès du groupe et la plupart de leurs meilleures chansons se retrouvent sur la compilation « After The Lights Go Out: The Best Of 1965-1967 ». Présenté en ordre chronologique, l’album qui comprend 20 morceaux débute avec Love Her, qui avait été enregistrée à Los Angeles peu avant le départ du groupe pour l’Angleterre. Nick Venet a réalisé et Jack Nitzsche a arrangé cette chanson écrite par Barry Mann et Cynthia Weil et où l’on retrouve une orchestration grandiose. Le son est dense et plein d’écho, mais la voix de Scott Walker domine.
Voici une liste de lecture comprenant 12 chansons qui se retrouvent sur la compilation, et cinq qui auraient pu y figurer.

Une fois de l’autre côté de l’Atlantique, les Walker se sont alliés au réalisateur Johnny Franz, en plus de faire appel à différents arrangeurs et techniciens de son, dont Ivor Raymonde, Reg Guest et Peter Oliff. Écrite par Burt Bacharach et Hal David et enregistrée d’abord par Jerry Butler, Make It Easy On Yourself a atteint le sommet des palmarès anglais en septembre 1965. L’instrumentation est superbe, avec un orchestre pratiquement complet qui joue avec un groupe de musiciens hors pair, comprenant notamment le guitariste Big Jim Sullivan et le batteur Ronnie Verrell. L’autre grand classique du groupe est sans contredit The Sun Ain’t Gonna Shine (Anymore). Le motif de trompette au départ donne le coup d’envoi d’une superbe épopée de trois minutes. Construit de brillante manière, l’immense refrain est tout simplement irrésistible.

La dramatique et épique First Love Never Dies est une des belles réalisations des Walker Brothers. Scott fait sa meilleure imitation de Frank Sinatra, et démontre qu’il est un grand crooner. My Ship Is Comin’ In est un autre bijou de pop spectorienne, tout comme la mélancolique Another Tear Falls. La dynamique (Baby) You Don’t Have to Tell Me se démarque du lot, en étant moins une ballade que la plupart des autres pièces. C’est tout de même très réussi. Pour une rare fois, John Walker chante une pièce qu’il a lui-même composée. Même si sa voix n’a pas la profondeur et la force de Scott, John livre une très belle performance sur l’excellente I Can’t Let It Happen To You. Autre composition de John, la très bonne Saddest Night In The World est chantée cette fois par Scott.

Quelques compositions originales de Scott Walker se retrouvent aussi sur la compilation. La très intense Deadlier Than The Male a été la chanson-titre d’un film sorti en 1967, alors que Mrs Murphy est plus méditative. L’introspection se poursuit sur la mélancolique Archangel. Un immense orgue domine cette sublime pièce, avec les cordes qui apportent également une belle touche. À cette époque, Scott écoutait beaucoup de musique classique, et l’influence du compositeur finlandais Jean Sibelius se fait sentir. La superbe Orpheus semble par ailleurs annoncer les albums solo de Scott. Écrite par Joaquin Prieto et Paul Vance, In My Room a un côté très dramatique, qui ressemble aux reprises que Scott fera des chansons de Jacques Brel.

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John, Scott et Gary sur scène en 1966

Le groupe s’est finalement séparé en 1967, notamment en raison de désaccords artistiques. Scott Walker, le plus artistiquement ambitieux des trois, ne voulait plus être l’idole des adolescentes qui causaient des émeutes durant leurs spectacles. L’immense popularité du groupe l’étouffait. Ses excellents premiers albums solo ont aussi eu un grand succès commercial et artistique. Il s’est tanné pour de bon d’une popularité qu’il ne souhaitait pas et a tué son potentiel commercial. Le groupe s’est ensuite reformé en 1975, avec un son davantage middle of the road. Sorti en 1978, le dernier album du groupe, « Nite Flights », a toutefois donné une direction au « nouveau » Scott Walker que l’on connaît aujourd’hui.

Bien que moins expérimental, le Scott Walker des années 60 est tout aussi intéressant. Les mini-symphonies pour adolescents à la Phil Spector qu’il a construites avec son groupe sont géniales. « After The Lights Go Out: The Best Of 1965-1967 » regroupe la plupart des meilleures chansons des Walker Brothers. La voix unique de Scott Walker et une instrumentation riche et dense ont résulté en certaines des meilleures chansons des années 60!

The Walker Brothers Best of
THE WALKER BROTHERS
After The Lights Go Out: The Best Of 1965-1967
(Island, 1990)

-Genre : baroque pop/blue-eyed soul
-Dans le même genre que The Righteous Brothers, The Crystals et The Ronettes

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THE WALKER BROTHERS : Scott le crooner
Originalité85%
Authenticité90%
Accessibilité90%
Direction artistique95%
Qualité musicale100%
Textes80%
90%Overall Score
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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.