“Criss Cross” est l’un des excellents albums de Thelonious Monk, datant de la fin de sa carrière. En rétrospective, il démontre tout ce que le jazz des années 60 a été et à quel point plusieurs filons ont été creusés, avec certaines pistes de dissonances, et d’autres de cool jazz enfumé (dont sur la pièce titre Criss Cross). Le jeu et les compositions de Monk permettent aux quatre musiciens de s’exprimer, de jouer avec les limites de la rythmique, comme le fait si bien le batteur Frankie Dunlop dès la première pièce, Hackensack. Garder le rythme avec une cymbale (soutenu par la contrebasse de John Ore) alors que le snare est complètement syncopé est un pur délice! L’enregistrement signé Teo Macero le démontre à merveille.

 

Comment ne pas parler du jeu du saxophoniste Charlie Rouse, tout simplement l’un des meilleurs du jazz de cette époque. Sur Rhythm-a-Ning, il demeure mélodique, swing et accessible alors que Monk s’élance sur des mélodies beaucoup plus complexes, plus dissonantes, plus folles. C’est Rouse qui tient le cap de la mélodie. L’Américain de Washington DC aura collaboré avec Monk de 1959 à 70, il aura été le plus fidèle de ses partenaires de jeu.

Le jeu du batteur Frankie Dunlop est rien de moins qu’exceptionnel. Subtile, délicat et ferme à la fois, complètement en contrôle bien que la mathématique du rythme qu’il suit est hyper-complexe. Je donnerais cet objectif à tout batteur qui veut se faire respecter d’être capable de jouer Hackensack confortablement, comme Dunlop le fait. Un beau niveau de maîtrise.

Pour en revenir à l’enregistrement, on peut reprocher à Teo Macero de n’avoir pas mis le piano plus à l’avant-plan. Comme s’il avait été mal capté par les microphones, les notes jouées par Thelonious Monk sont parfois moins audibles que la batterie de Dunlop. Le saxophone de Rouse, lui, est toujours bien en évidence, bien centré dans le panning, alors que le piano se retrouve souvent complètement à droite – particulièrement évident, et frustrant, lors de l’écoute sous casque. Ça s’entend très bien sur Eronel et Criss Cross. Durant les premières minutes de Crepuscule with Nellie, lorsque Monk joue seul, on a le réflexe de vérifier si les connections du haut-parleur gauche, tellement c’est maladroit, selon les standards d’aujourd’hui.

 

La seule fois que le piano de Monk est au centre de l’expérience auditive, sur Tea for Two, la qualité de la prise de son est moindre et c’est bien dommage.

Le piano est enfin au centre de l’attention sur Don’t Blame Me, puisqu’il s’agit d’une pièce solo du pianiste et compositeur originaire de Rocky Mount en Caroline du Nord, âgé de 43 ans lors de la sortie de “Criss Cross”. On l’entend grogner, si on écoute attentivement, ce qu’il faisait presque constamment en jouant.

Rendu dans ces “années Columbia”, donc vers la fin de sa carrière, Monk a réalisé d’excellents albums comme “Criss Cross” et “Monk’s Dream” (tous deux de 1963) et “Underground” (1968), avec le même trio, en plus de sortir de nombreux albums enregistrés en concert.

 

Dans les biographies et documentaires parus sur le musicien, on rapporte que le comportement social et mental de Monk s’était considérablement détérioré à la fin des années 60. Il lui arrivait de ne pas reconnaître son propre fils, d’être surexcité deux ou trois jours durant avant de complètement s’isoler. Durant la tournée de 1971, sa dernière, il n’aurait dit que deux mots (pendant des mois!). On ne sait s’il était bipolaire, schizophrène ou mal médicamenté, mais il a terminé les dix dernières années de sa vie dans une retraite entre l’hôpital et la demeure d’un ami qui s’en est occupé jusqu’à son décès en 1982.

 

La musique de Monk n’a pas été reconnue à sa juste valeur. On l’appelait “l’éléphant sur un piano”, pour montrer ce que plusieurs pensaient être de la maladresse. Aujourd’hui, il est considéré comme le deuxième compositeur de jazz le plus important après Duke Ellington, ce qui est impressionnant puisque Monk n’a composé qu’environ 70 morceaux, contre près de 100 par le Duke.

« Criss Cross » est l’un de ses excellents, mais trop rares albums.

thelonious monk criss cross

THELONIOUS MONK
Criss Cross
(Columbia, 1963)

-Genre: jazz

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Nicolas Pelletier

Mélomane invétéré et rédacteur agréé, Nicolas pratique la critique en mode olympique: il parle de tout, tout le temps, depuis 1991. Il a publié 6 000 critiques de disques et concerts dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur-en-chef de 2009 à 2014. Il publie “Les perles rares et grands crus de la musique” en 2013, et devient stratège numérique des radios de Bell Média en 2015, participant au lancement de la marque iHeartRadio au Canada en 2016.