Dans ma course folle des concerts au Jazz, je dois parfois quitter une salle avant la fin d’une performance pour en attraper une autre, dans une autre salle. Elles ont beau toutes être passablement rapprochées, quand il pleut comme ce soir, c’est embêtant.

C’est donc essoufflé et humide que je me suis assis pour assister à la performance du trio du pianiste new-yorkais Vijay Iyer, à la salle Ludger-Duvernay du Monument National. Je crois bien que c’est la première fois que j’y viens, de ma vie, d’ailleurs… Une belle salle très intime, qui sent un peu le vieux meuble. On a l’impression d’être assis dans une maison centenaire, ou peut-être une église… Le Monument-National, érigé entre 1891 et 1893, est le plus ancien théâtre québécois encore en fonction.

Monument National

photo: Fabrice Gaëtan

Comme les autres salles montréalaises de l’époque (le National, le Rialto, le théâtre La Tulipe…) la salle Ludger-Duvernay a sa balustrade courbée, mais elle épouse un style bien moins criard que les autres précédemment nommées. On y a vu passer non seulement les vedettes de la chanson comme Charles Trenet, mais également la naissance du féminisme québécois ainsi qu’un centre de formation, racine de l’École polytechnique, celles des HEC, des Beaux-arts et du Conservatoire d’art dramatique.

Tout un contraste avec le jazz hyper moderne d’Iyer et ses complices. Le pianiste — chemise blanche et veston noir, mais souliers de course rouges — n’hésite pas à s’élancer dans des élans légèrement dissonants, syncopés à souhait, entouré d’un excellent contrebassiste, Stephan Crump et d’un batteur à la touche très bien dosée, Tyshawn Sorey. C’est fascinant de constater comment des musiciens de cet acabit d’écoutent pour se suivre dans leurs improvisations. Le batteur semble savoir d’instinct le changement d’ambiance souhaité par le leader Iyer, et paf, subtilement; les voilà tous les trois soudainement dans un autre univers! Les moments d’extases communs sont presque des orgasmes (musicaux): les musiciens créent un tel climax, une tension graduelle et simultanée qui sera résolue ensemble. C’est aussi difficile à décrire en mots qu’un orgasme d’ailleurs. Fallait être là, fallait l’avoir vécu.

Iyer, Crump et Sorey n’ont pratiquement pas cessé de jouer pendant les 60 premières minutes du concert! « Its tough to stop… We’re kind of deejaying here, like a mixtape or something…” dit Iyer, une fois arrêté. Il avait enfilé, entre autres, Work, une rare pièce de son héros Thelonius Monk, Hood, dédié au musicien électro minimaliste de Détroit Robert Hood, puis Little Pocket Size Demons, une pièce datant de son album de 2012, « Accellerando » avant de reprendre avec Our Lives, un morceau plus calme.

Au premier rappel, le trio nous a offert une version complètement déjantée de Human Nature, tube de Michael Jackson que Miles Davis aimait jouer, puis une pièce en mémoire à un ami décédé il y a six semaines à seulement 42 ans, Prashant Bhargava – celui-là qui lui avait donné les fameux souliers rouges. Visiblement, Iyer était encore très ému. Ça paraissait dans son jeu, tout en délicatesse, et dans son langage corporel.

« You’re going to see a thousand other great bands this week… but don’t forget we’ve had this moment. »

Pas de danger, Vijay.

En guise de rappel à cet article, voici une performance du trio de Vijay Iyer datant de février 2011, avec un autre batteur, l’excellent Marcus Gilmore.

Réagissez à cet article / Comment this article

commentaires / comments

About The Author

Nicolas Pelletier
Fondateur et rédacteur en chef
Google+

Mélomane invétéré et rédacteur agréé, Nicolas pratique la critique en mode olympique: il parle de tout, tout le temps, depuis 1991. Il a publié 4 500 critiques de disques et concerts dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur en chef de 2009 à 2014. Nicolas a publié "Les perles rares et les grands crus de la musique" en janvier 2013, un ouvrage de 1250 pages en deux tomes.