Quand le Wu-Tang Clan a fait paraître « Enter the Wu-Tang (36 Chambers) » en novembre 1993, rien ne ressemblait à cela dans le monde du hip-hop (les puristes m’excuseront d’employer rap et hip-hop indistinctement, comme synonymes). Et près de 21 ans plus tard, force est de constater que cet album est unique, et peu s’en sont approchés en terme de qualité.

Originaires de Staten Island, à New York, les membres de Wu-Tang ont grandi au cœur du berceau du hip-hop. New York a toutefois vu sa suprématie être tranquillement érodée par des groupes de la côte ouest à partir du milieu des années 1980. N.W.A., avec Dr. Dre et Ice Cube, a poussé le rap hardcore encore plus loin, vers le gangsta rap, avec des propos liés au monde de la rue et de la criminalité. Avec « The Chronic », paru en 1992, Dre a frappé fort, et la riposte de la côte est a été initiée par ces nouveaux venus.

« 36 Chambers » a dévoilé au monde un groupe de rappeurs hors pair qui produiront tous d’excellents albums solos dans les années suivantes : Ghostface Killah, GZA, Inspectah Deck, Masta Killa, Method Man, Ol’ Dirty Bastard, Raekwon, RZA (qui est aussi le réalisateur) et U-God. Chacun de ces pseudonymes provient de films de kung-fu. C’est donc ici que se distingue tout d’abord Wu-Tang : leurs incessantes références à des films de kung-fu des années 70 et 80. Ces œuvres sont surtout des productions de la compagnie Shaw Brothers, de Hong Kong, notamment Shaolin and Wu Tang, Executioners from Shaolin, The 36th Chamber of Shaolin, Disciples of the 36th Chamber, Five Deadly Venoms, Ten Tigers from Kwangtung.

Voici d’ailleurs un film dont Wu-Tang s’est visiblement inspiré.

Bring Da Ruckus débute avec un judicieux extrait tiré de Shaolin and Wu Tang. Ghostface Killah enchaîne ensuite avec ses rimes débitées sans compromis et donne le ton d’un album à l’ambiance menaçante. Le son est lourd, mais sans être surchargé. La réalisation de RZA est en ce sens parfaite : elle sert le propos et laisse toute la place au talent des paroliers et interprètes du Clan. Les échantillonnages sont également ingénieux et novateurs, avec des sources diverses :

  • le soul avec Joe Tex (Wu-Tang Clan Ain’t Nuthing ta Fuck Wit), Sly & the Family Stone (Protect Ya Neck), Wendy Rene (Tearz), Gladys Kight & the Pips (Can It Be All So Simple) et Otis Redding & Carla Thomas (Da Mystery of Chessboxin’);
  • le jazz avec Thelonious Monk (Clan in da Front et Shame on a Nigga) et Lonnie Smith (Wu-Tang: 7th Chamber);
  • la pop avec Hall & Oates (Method Man).

La trépidante Shame on a Nigga introduit par ailleurs deux des plus brillants membres de Wu-Tang, soit Method Man et Ol’ Dirty Bastard. Method Man a une livraison des plus efficace, toute musicale, et un timbre de voix particulier. Il est en vedette sur ce disque et une chanson porte même son nom! ODB est unique dans le monde du rap et ses apparitions – seulement quatre par contre – ne passent pas inaperçues. Sur l’excellente Da Mystery of Chessboxin’, il est tout simplement frénétique, poussant toutes sortes de cris.

Les métaphores en lien avec les arts martiaux deviennent moins abstraites et plus menaçantes sur Protect Ya Neck. Parue comme single quelques mois avant l’album, cette remarquable pièce contient une contribution de huit des neuf membres de Wu-Tang. La superbe C.R.E.A.M. a aussi un propos très concret. Les difficultés de la vie dans un ghetto new-yorkais sont évoquées, avec un cynisme propre au gangsta rap qui revient tout au long du morceau : «Cash Rules Everything Around Me ».

« Enter the Wu-Tang (36 Chambers) » est donc une indéniable réussite et l’un des albums de rap les plus influents de l’histoire. Avec sa musique minimaliste et inventive, ses textes métaphoriques et inédits et ses talentueux protagonistes, cet opus est un classique dont on ne se lasse pas.

wu-tang-clan-36-chambers-cd

WU-TANG CLAN
Enter the Wu-Tang (36 Chambers)
(Loud [RCA], 1993)

-Genre : East Coast Rap
-A influencé Nas, Mobb Deep, The Notorious B.I.G., Busta Rhymes, Kanye West

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WU-TANG CLAN: Arts martiaux et talent brut
Originalité100%
Authenticité90%
Accessibilité85%
Direction artistique100%
Qualité musicale95%
Textes95%
94%Overall Score
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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.