Au début de 1971, ALICE COLTRANE rentre d’un voyage en Inde avec le gourou Swami Satchidananda et se met aussitôt au travail sur « Universal Consciousness », un album qui illustre son cheminement spirituel entamé plusieurs années auparavant avec son célèbre époux, le saxophoniste John Coltrane. Si « Journey In Satchidananda », paru un an plus tôt, constitue la préparation à son pèlerinage en Orient et l’immersion spirituelle totale qui devait s’ensuivre, « Universal Consciousness » va au-delà de l’invitation au voyage typique des albums les plus décalés de l’époque.

Les paysages sonores offerts ici sont plutôt un reflet de l’expérience intérieure de la musicienne vers l’illumination, créant un disque qui, de par sa nature hautement personnelle, évite si bien tous les pièges et clichés associés à ce type d’oeuvre qu’il demeure impossible de le ranger dans un genre précis en toute certitude. Au mitan du jazz et de la musique religieuse, ni tout à fait nouvel-âge ni résolument orienté vers le canon de la musique classique indienne dont l’influence est bien perceptible, l’album constitue un fleuron du jazz spirituel alors en plein développement en parallèle au free jazz et au fusion.

 

L’auditeur qui s’aventure dans « Universal Consciousness » pour la première fois est frappé de plein fouet dès le départ de la pièce éponyme, une salve de violons descendante bousculant la batterie et la contrebasse tandis que la harpe libère des cascades de notes en parfaite contradiction avec les interventions vertigineuses et cauchemardesques des violons, lesquels viennent compléter l’architecture sonore mise en place avant de laisser brièvement l’avant-plan aux lignes touffues et complexes de l’orgue.

Le sentiment de profondeur et d’étourdissement, miroir des multiples facettes de l’âme aux prises avec des questions impondérables et qui se soumet à une recherche aux proportions titanesques, est issu d’un heureux parti pris de production qui donne l’impression que la musique a été enregistrée dans un studio plus grand que nature, chaque instrument pouvant ainsi virevolter l’un autour de l’autre avec tout l’espace souhaitable sans jamais empiéter sur son voisin tant la palette des timbres qu’ils impliquent est étendue.

Battle Of Armageddon, qui voit Coltrane s’isoler en duo avec Rashied Ali à la batterie, amplifie l’urgence déjà présente pour la pousser à son paroxysme, orgue et batterie s’entrechoquant sans cesse dans un duo / duel frénétique où bien et mal, vérité et mensonge se livrent une guerre sans merci dont l’issue ne nous sera connue dans Oh Allah. Cette pièce, qui clôt la première face de l’album, peut être considérée comme son apex: l’orgue semble flotter au-dessus des motifs récurrents des violons, toute tension est résolue, et la béatitude est totale. Les solos de Coltrane demeurent nerveux, mais aucune méprise n’est possible : cette nervosité se mue en jouissance et en trilles de pure satisfaction.

 

C’est dans cette atmosphère de sérénité que nous sommes baignés tout au long de la face B, Coltrane enveloppant l’auditeur dans la douce lumière de sa quiétude avec Hare Krishna et Sita Ram. Ces pièces, où le tamboura fait son apparition, sont plus lentes et légères, la batterie s’effaçant au profit de longs bourdons sur lesquels tout semble glisser de façon naturelle et parfaitement organique. Au bout de ces moments de pure plénitude se dresse The Ankh Of Amen-Ra, second duo avec Rashied Ali qui, après une introduction évoquant la grandeur et la majesté d’une pyramide ou d’un temple ancien, pr.sente des solos d’orgue encore parcourus d’une certaine nervosité (après tout, la béatitude n’empêche en rien l’apparition de nouvelles questions et de nouveaux doutes), mais les deux musiciens nous déposent finalement en douceur au sortir de l’album à travers des voiles d’orgue et de chimes.

 

Avec le recul, « Universal Consciousness » bénéficie d’un éventail de collaborateurs de choix (Jack DeJohnette, Rashied Ali, Leroy Jenkins et Jimmy Garrison, en plus de l’assistance d’Ornette Coleman pour la transcription de l’arrangement des cordes), mais pareille splendeur n’aurait pu voir le jour sans la constance et la cohérence absolues qui cimentent l’unité thématique de l’oeuvre, témoignant tout autant de l’excellence des musiciens que de la force de la conviction spirituelle que Coltrane tâche de communiquer ici.

Malgré la géométrie variable de l’ensemble d’instrumentistes qui a accompagne Alice Coltrane lors des trois sessions d’enregistrement nécessaires à la création du disque, l’aménagement soigneux des pièces donne l’illusion d’une seule session qui aurait progressé sans heurts, les musiciens réagissant, entrant et sortant des pièces librement pour façonner la musique de façon juste, et ressentir avec précision les différentes émotions qui jalonnent la route vers l’élévation spirituelle.

« Universal Consciouness » a beau être un album certes difficile d’approche et les concepts sur lesquels il repose peuvent paraître hermétiques pour plusieurs, il n’en demeure pas moins une oeuvre où toute la passion et la dévotion de sa créatrice sont palpables même pour les plus matérialistes des auditeurs, en faisant un disque où les sens sont au autant sollicités que l’intellect (voire davantage), et où la beauté l’emporte sur les idées. Il est très rare que des influences aussi nombreuses que diverses soient assimilées de façon symbiotique comme elles le sont ici, Alice Coltrane achevant de peaufiner un son et un style qui lui sont propres, et dont elle poursuivra le façonnement pendant la suite de sa carrière.

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ALICE COLTRANE
Universal Consciousness
(Impulse!, 1971)

Genre: free jazz.
Dans le même genre que: Pharoah Sanders, Dorothy Ashby, John Coltrane, Rashied Ali.

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Guillaume Cloutier
Blogueur - RREVERB

Non content d'être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du 'crate digging' avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s'adonne également à l'étude de la musique, et passe ses temps libres à l'enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.