La salle Bourgie accueillait ce mercredi soir la pianiste italienne Beatrice Rana. Celle qui a gagné l’édition 2011 du Concours musical international de Montréal était de retour en ville pour interpréter des œuvres de Johann Sebastian Bach, de Muzio Clementi, de Frédéric Chopin et de Maurice Ravel. Ce programme diversifié a permis de mettre en valeur le jeu accompli de la jeune femme de 22 ans.

Le concert s’ouvrait avec la Partita no. 2 de Bach. Cette Partita s’inscrit dans une série de six suites pour clavecin composées de 1726 à 1731. L’œuvre compte six parties formant une série de variations méditatives et profondes, comme Bach en développera plus tard dans les Variations Goldberg. Vaste et polyphonique, l’œuvre est très exigeante pour la pianiste, et Rana ne faillit pas à la tâche. Son interprétation du deuxième mouvement est sensationnelle, tout comme celle du dernier. L’exigeant et colossal Cappricio est joué avec férocité et engagement. Tout au long, la polyphonie est claire et riche.

Contemporain de Mozart, l’Italien Muzio Clementi est considéré comme l’un des plus grands pianistes de l’époque classique, en plus d’être un homme d’affaires prolifique dans les dernières décennies de sa vie. Il a également composé des dizaines de pièces, dont la Sonate opus 40, no. 2 qui était jouée hier. La grande difficulté de cette œuvre repose dans ses variations de sonorité. On peut passer de piano à forte d’une mesure à l’autre, et vice versa. Rana parvient à très bien équilibrer la sonorité, tout en gardant un jeu précis et limpide.

On connaît surtout de la Sonate no. 2 de Chopin la célèbre Marche funèbre, qui en constitue le troisième mouvement. Terminée en 1839, l’œuvre est en effet articulée autour de cette Marche funèbre, qui a un caractère obsédant, tant dans sa rythmique que dans son atmosphère. L’interprétation est transcendante, et les accords plaqués sont bien sentis. Le jeu est retenu et d’une dignité appropriée. Les deux premiers mouvements sont très nuancés, partagés entre des thèmes lyriques et radieux, et d’autres plus mélancoliques. Le Finale, se déclinant en moins de deux minutes, est fougueux d’un bout à l’autre. En tous moments, Beatrice Rana est alerte et juste.

Composée originalement pour deux pianos, puis surtout connue dans sa version orchestrale, La Valse de Ravel était jouée dans une version pour piano seul. Complétée en 1920, l’œuvre est d’une éblouissante complexité, donnant à la valse viennoise un niveau de virtuosité inégalé. L’ingéniosité pianistique de Ravel est à son comble sur cette pièce, alors qu’il va chercher des sonorités et des textures franchement intéressantes. Il détruit et reconstruit la valse pour résulter en quelque chose de méconnaissable, mais de tout de même familier. La pianiste fait bien ressortir le côté tragique et décadent de l’œuvre, composée peu après la Première Guerre mondiale, à laquelle Ravel avait pris part. Son jeu est énergique, et la finale est grandiose. Rana martèle le piano comme on l’a rarement vu!

Le programme était construit de manière chronologique et a permis de faire un survol historique de près de 200 ans d’évolution du piano. Beatrice Rana nous a faits passer par la rigueur contrapuntique de Bach, la délicatesse de Clementi, les élans de passion et de mélancolie de Chopin et l’élégance tragique de Ravel. Ce tour d’horizon était impressionnant : la technique de Rana est parfaite, son jeu est nuancé, clair et précis. On comprend maintenant pourquoi elle parcourt les salles de spectacle du monde entier depuis quelques années, et le fera pour longtemps encore.

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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.