La Bibliothèque interdite, de Denis Plante, avec Tango Boréal et Sébastien Ricard, est décrite par son auteur comme un opéra tango. Sans doute parce qu’il fallait bien donner une étiquette à cette œuvre hybride originale qui mêle la chanson, la musique instrumentale et le théâtre. Sébastien Ricard y incarne le seul personnage, dans une mise en scène de Brigitte Haentjens. Le tout baignant dans la musique de Tango Boréal. Une pièce de théâtre musical intimiste, intense et poétique qui continuera, des jours après l’avoir vue, de nous hanter par les questions qu’elle soulève.

Dans l’Argentine de 1941, soit juste avant la dictature de Juan Peron, un poète, concierge d’une mystérieuse Bibliothèque interdite, est enlevé et emprisonné par l’énigmatique inspecteur Barracuda. On fait un lien, évidemment, avec Jorge Luis Borges et sa nouvelle, La Bibliothèque de Babel. Mais ce concierge-poète représente, au fond, tous les artistes persécutés par des régimes autoritaires. Alors qu’il tente de dialoguer avec son geôlier, ce dernier se fait silencieux, ou bien répond à travers la voix de la contrebasse. Trois musiciens chevronnés sont sur scène : l’auteur de la pièce et bandonéoniste Denis Plante, Denis Poliquin à la guitare et Francis P. Palma à la contrebasse.

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La force de l’œuvre repose avant tout sur le texte. Un texte dense, poétique, d’une grande richesse et qui éblouit par son érudition. Il est truffé de références culturelles puisant surtout dans la mythologie grecque. Les histoires d’Icare, de Thésée, d’Ariane et de Dédale sont autant d’indices semés pour permettre au prisonnier de comprendre le sens de son emprisonnement. Il réfléchit aussi à voix haute sur la liberté et la justice, pris dans un dilemme: parler ou se taire? S’il parle, et donc trahit, il sera peut-être libéré. La pièce alterne ainsi entre monologues, chansons et intermèdes purement musicaux, au fil de l’évolution du personnage.

En comédien-chanteur, Sébastien Ricard se montre à la hauteur de ce rôle difficile. La réussite du spectacle repose en grande partie sur ses épaules. Les chansons composées par Denis Plante sont fort belles. Elles portent d’indéfinissables réminiscences de chanson française d’une autre époque, comme si l’inspiration de Brel ou d’Aznavour se reflétait dans un lac dont une brise d’outre-Atlantique ferait frissonner la surface. Cette impression est due en grande partie à l’interprétation de Ricard qui, en chantant, perd comme par magie son pseudo-accent espagnol.

D’ailleurs, s’il est un seul élément problématique dans toute cette production, c’est justement cet accent. On se demande bien pourquoi on a cru nécessaire que le protagoniste l’adopte. Par souci de vraisemblance? Ce n’était pas indispensable. Si nous sommes capables, comme spectateurs, de mettre de côté notre incrédulité le temps de plonger dans une œuvre de fiction, nous sommes capables d’imaginer que le personnage est Argentin sans qu’il ait besoin de prendre un faux accent. Quand les films étrangers sont traduits, nous n’exigeons par que les acteurs faisant la postsynchronisation imitent les accents qu’auraient les personnages dans la langue de doublage.

Cette dichotomie entre monologues avec accent et chansons sans accent complique la tâche de Sébastien Ricard et semble l’empêcher de s’oublier dans son personnage en multipliant les embûches techniques. Et elle est, du moins, déroutante pour le spectateur. On demande déjà à Ricard de jouer, de chanter, de danser et même, à un certain moment, de manipuler une marionnette. Pas besoin d’exiger de lui, en plus, ce détail cosmétique superflu. Cela dit, ce n’est justement qu’un détail dont on finit par s’accommoder pour se laisser emporter par le souffle poétique et musical qui se dégage de l’ensemble, parce que la pièce et cette production sont, par ailleurs, réussies.

Ceux qui aiment déjà la musique de l’ensemble Tango Boréal seront contents : la trame musicale de la Bibliothèque interdite intègre avec bonheur plusieurs pièces de leur dernier album, Pampa Blues, avec de petits changements. On ne pouvait pas demander mieux comme trame sonore pour rythmer le parcours halluciné de ce poète un peu maudit.
La Bibliothèque interdite sera présentée de nouveau les 28, 29, 30 et 31 octobre à 20 h au Théâtre Outremont.

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Caroline Rodgers
Blogueuse - RREVERB

Caroline a été foudroyée par la musique à l’âge de quatre ans en regardant un pianiste jouer dans un mariage. Par la suite, elle a consacré des années à apprendre cet instrument mais son talent sur le clavier aux touches noires et blanches étant limité, elle s’est tournée vers le clavier d'ordinateur en devenant journaliste. Si les classiques intemporels des grands compositeurs la font vibrer, elle n’est pas pour autant insensible aux charmes de la chanson francophone, du rock, du trad, du folk et leurs multiples déclinaisons.