Fondé à Memphis en 1971, le groupe power pop Big Star était composé du bassiste Andy Hummel, du batteur Jody Stephens et des guitaristes et chanteurs Chris Bell et Alex Chilton (qui avait connu le succès avec The Box Tops). Leurs deux premiers albums, #1 Record et Radio City, sont sortis respectivement en 1972 et 1974. Après le premier disque, Bell avait quitté le navire, déçu de l’échec commercial du groupe et embourbé dans des conflits artistiques avec Chilton. Pour sa part, Hummel est parti après Radio City. Il ne restait donc que Stephens et Chilton pour leur déroutant chant du cygne, le chef-d’œuvre qui sera connu sous le titre Third (et parfois Sister Lovers).

Réalisées par Jim Dickinson, de chaotiques sessions d’enregistrement ont donc eu lieu à la fin de 1974, aux Ardent Studios de Memphis. Pour l’occasion, l’auteur-compositeur Alex Chilton a écrit des chansons au propos sombre, parfois désespéré. Toujours plus désillusionné par les requins de l’industrie de la musique, Chilton avait par ailleurs des problèmes de consommation et affichait un comportement autodestructeur. Les sessions ont pris fin abruptement et l’album a été mis de côté pendant quelques années, avant que PVC Records ne fasse paraître l’album en 1978. Le disque s’est avéré très influent et a acquis un statut culte. Avec l’aide de Jim Dickinson, Rykodisc a finalement lancé une version définitive en 1992, respectant l’ordre des chansons prévu initialement.
Voici l’album au complet, avec la liste des chansons au bas.

00:00 Kizza Me
02:44 Thank You Friends
05:51 Big Black Car
09:28 Jesus Christ
12:08 Femme Fatale
15:39 O, Dana
18:15 Holocaust
22:05 Kangaroo
25:52 Stroke It Noel
27:58 For You
30:42 You Can’t Have Me
33:53 Nightime
36:46 Blue Moon
38:54 Take Care

L’album s’ouvre avec l’énergie power pop de l’excellente Kizza Me. L’ironique Thank You Friends suit, où Chilton, pris dans le chaos, affirme : « Without my friends I got chaos ». On aime mieux ne pas l’imaginer sans amis… La douce rêverie de Big Black Car est l’antipode d’une pièce de leur dernier disque. L’intro de piano et batterie de Jesus Christ étonne, et le reste de la chanson est une déconcertante célébration de la naissance de Jésus. On doute cependant de la sincérité d’Alex Chilton! Nous avons ensuite droit à une efficace reprise de la classique Femme Fatale, de Velvet Underground (avec Steve Cropper, de Booker T. & the M.G.’s, à la guitare). Semblant un peu confuse et à l’intensité fluctuante, O, Dana n’en est pas moins une excellente chanson qui se termine avec ces paroles lubriques : « She’s got a magic wand that says play with yourself before other ones ».

Relativement joyeuses, les six premières chansons du disque ne nous préparent pas du tout pour le reste de l’album, qui est d’une mélancolie parfois suffocante et qui fait de « Third » un album particulier. De mémoire d’Homme, Holocaust est sûrement une des chansons les plus tristes et remplies de pathos qu’il nous ait été donné d’entendre. Avec une ambiance musicale ténébreuse, l’interprétation de Chilton est déchirante, dépressive et pleine de désespoir face à lui-même et aux personnes qui l’entourent : « Everybody goes, as far as they can, They don’t just care ». Brillamment construite, Kangaroo est pleine de dissonance, enveloppée dans des cordes produites au Mellotron. La somptueuse Stroke It Noel donne un petit répit, alors que la superbe For You est une composition de Jody Stephens – la seule de l’album.

BigStar

Jody, Chris, Alex et Andy

L’excellente You Can’t Have Me retourne à un rock énergique, avec un saxophone dissonant, une basse traitée et un intense solo de batterie. Chilton y chante toute sa haine des escrocs qui l’ont volé : « You do steal things. Unawares, but I don’t care ». Nightime et Blue Moon sont de magnifiques ballades à l’instrumentation imaginative. Elles donnent finalement un peu d’espoir et mènent à l’émouvante Take Care, qui conclut l’album de manière mélancolique : « This sounds a bit like goodbye. In a way it is, I guess. As I leave your side, I’ve taken the air. Take care, please ». Cinq pièces ont été ajoutées à la version remasterisée : trois reprises (Nature Boy, Till The End Of The Day et Whole Lotta Shakin’ Goin’ On) et deux chansons originales (Dream Lover et Downs)

Cet album se situe à part dans la courte mais excellente discographie de Big Star. À la fois hargneux et mélancolique, « Third » constitue le dernier soubresaut d’un groupe qui n’aura jamais connu le succès qu’il aurait dû avoir. La reconnaissance sera tardive pour le groupe, et posthume pour Chris Bell, qui mourra dans un accident de la route en 1978, à l’âge de 27 ans (encore le Club 27…). À partir du début des années 80, de nombreux groupes, dont R.E.M. et The Replacements, confesseront toute leur admiration pour Big Star. Ce regain d’attention mènera finalement le groupe à se reformer en 1993, et il produira un album studio très ordinaire en 2005. La mort de Chilton en 2010 signifiera cependant la fin du groupe. L’héritage de Big Star est tout de même immense, non pas en quantité, mais en qualité. Et « Third » est sûrement le meilleur du lot.

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BIG STAR
Third/Sister Lovers
(Ardent Music, 1978)

-Genre : power pop mélancolique
-A influencé R.E.M., The Replacements, Teenage Fanclub

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BIG STAR : Le chant du cygne
originalité90%
authenticité90%
accessibilité85%
DIRECTION ARTISTIQUE 100%
QUALITÉ MUSICALE100%
textes90%
93%Overall Score
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Benoit Bergeron
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.