Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno, connu simplement sous le nom de Brian Eno, se qualifie de « non-musicien ». Sa « non-formation » en musique a débuté alors qu’il fréquentait la Winchester School of Art, une des nombreuses écoles d’art en Angleterre (John Lennon en a d’ailleurs fréquenté une). Il faisait de la peinture et a gradué en 1969, à l’âge de 21 ans. Il avait déjà commencé à cette époque à créer de la musique à l’aide d’une enregistreuse avec laquelle il faisait des collages sonores. Son ami saxophoniste Andy Mackay l’a ensuite introduit à Bryan Ferry en 1971, et c’est ainsi que la carrière de « non-musicien » d’Eno a débuté au sein du groupe glam-rock Roxy Music. Muni d’un synthétiseur analogue VCS3, Eno a fait une contribution essentielle aux deux premiers albums du groupe, les classiques « Roxy Music » et « For Your Pleasure ».

Las des tournées et n’arrivant pas à réconcilier sa vision artistique avant-gardiste avec celle, davantage commerciale, de Bryan Ferry, Brian Eno a quitté Roxy Music en juin 1973. En novembre 1973 est paru un album expérimental de collaboration entre Eno et Robert Fripp : « (No Pussyfooting) ». Le premier album solo d’Eno, « Here Come The Warm Jets », est toutefois paru en janvier 1974. Aidé entre autres par plusieurs ex-collègues de Roxy et par Fripp, Eno a réalisé un vrai chef-d’œuvre. Il marie à merveille le glam-rock et le art-rock, notamment sur les excellentes Some Of Them Are Old, Needles In The Camel’s Eye et Cindy Tells Me. L’atmosphérique On Some Faraway Beach est également superbe. « Taking Tiger Mountain (By Strategy) » est sorti en novembre 1974, poursuivant la direction du précédent opus. On retrouve encore plusieurs belles trouvailles, dont Taking Tiger Mountain, Put A Straw Under Baby et Burning Airlines Give You So Much More.
Voici une liste de lectures comprenant une sélection de chansons des deux premiers albums solos de Brian Eno.

En janvier 1975, Brian Eno s’est fait happer par un taxi. Blessé, il a dû être alité pendant quelques mois. Ce moment de repos, un premier en plusieurs années, lui a permis de prendre du recul et de repenser son approche face à sa « non-musique ». Sur son prochain album, le classique « Another Green World » qui est sorti en septembre 1975, Eno a littéralement déconstruit la musique rock, pour la recomposer à sa manière. Eno a en fait été plus soucieux de créer des atmosphères sonores que des récits narratifs, misant sur le pouvoir évocateur de la musique. Bien qu’il ne soit pas le premier à y avoir pensé, il a ainsi pratiquement inventé la musique ambiante. Il a allié ses propres idées à ses influences avant-gardistes, venues autant du Velvet Underground, de John Cage, de Terry Riley que de groupes krautrock comme Can, Cluster et Harmonia.

Encore une fois entouré d’excellents musiciens, dont Fripp, Phil Collins, Percy Jones et John Cale, Eno a donc beaucoup misé sur la musique instrumentale, avec 9 des 14 pièces du disque qui n’ont pas de parole. Ces pièces sont à la fois minimalistes (Zawinul/Lava et Becalmed) et très imaginatives (Another Green World). Les synthétiseurs du « non-musicien » dominent également (The Big Ship et Spirits Drifting). Notons d’ailleurs qu’Eno joue de tous les instruments sur sept chansons. Eno réussit souvent à créer une ambiance inquiétante, comme sur In Dark Trees et Sombre Reptiles. L’orgue et le piano préparé sur Little Fishes créent un effet rêveur, alors que la basse et la batterie donnent une urgence à Over Fire Island.
Voici l’album au complet, avec la liste des pièces plus bas.


01. Sky saw – 00:00 / 02. Over fire island – 03:27 / 03. St. Elmo’s fire – 05:18 / 04. In dark trees – 08:22 / 05. The big ship – 10:52 / 06. I’ll come running – 13:55 / 07. Another green world – 17:46 / 08. Sombre reptiles – 19:23 / 09. Little fishes – 21:49 / 10. Golden hours – 23:20 / 11. Becalmed – 27:21 / 12: Zawinul/Lava – 31:17 / 13. Everything merges with the night – 34:18 / 14. Spirits drifting – 38:18

Même si la plupart des cinq autres chansons du disque sont très accessibles, Eno poursuit ses expérimentations. La rythmique jazz-rock, la guitare traitée et les couches de voix superposées donnent un effet surréaliste à Sky Saw. Avec le superbe jeu de guitare de Fripp, St. Elmo’s Fire et Golden Hours sont certainement deux des meilleures pièces de toute la discographie d’Eno. On peut même presque dire que ces chansons sont accrocheuses! Le motif de piano sur la naïve et attendrissante I’ll Come Running est excellent. La légèreté du sujet et de la musique détonnent quelque peu du reste de l’album, mais le morceau a tout de même sa place. La délicate et envoûtante Everything Merges With The Night est en phase avec les autres pièces instrumentales.

On peut finalement croire que Brian Eno voulait se distancer de son travail avec Roxy Music. Avec « Another Green World », c’est exactement ce qu’il a fait, et même plus. En traitant le studio comme un instrument à part entière, Eno a pu manipuler la couleur et les textures du son d’une manière inédite. Les pièces instrumentales et les chansons « conventionnelles » se mélangent très bien, créant un équilibre parfait. Dès la fin de l’année 1975, Eno poussera plus loin le concept de la musique ambiante avec « Discreet Music ». Paru en 1977, « Before And After Science » sera le quatrième et dernier album « pop » d’Eno. Dès l’année suivante, il se consacrera entièrement à la musique ambiante.

« Another Green World » est donc plus concis et mélodique que ses explorations futures. Il s’agit vraiment de son sommet en tant qu’auteur-compositeur-interprète, réalisateur et idéateur. « Before And After Science » est également très bon, mais la gestation a été ardue, et le résultat est moins convaincant. « Another Green World » anticipe finalement la « trilogie berlinoise » de David Bowie, à laquelle Eno sera un participant actif. Le côté expérimental de « Low » et de « “Heroes” » doit d’ailleurs beaucoup au génie de Brian Eno. Son génie est également très audible sur « Another Green World ».

brian eno another green world
BRIAN ENO
Another Green World
(Island Records, 1975)

-Genre : rock expérimental/ambiant
-Dans le même esprit que Cluster, Harmonia et la trilogie berlinoise de David Bowie

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BRIAN ENO « invente » la musique ambiante
ORIGINALITÉ 100%
AUTHENTICITÉ 90%
ACCESSIBILITÉ 75%
DIRECTION ARTISTIQUE100%
QUALITÉ MUSICALE100%
TEXTES 85%
92%Overall Score
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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.