Originaire de Cologne, en Allemagne de l’Ouest, Can a été formé en 1968. Élèves du compositeur avant-gardiste Karlheinz Stockhausen, le claviériste Irmin Schmidt, le bassiste Holger Czukay et le flûtiste David C. Johnson ont décidé de former un groupe de musique qui reflèteraient leurs intérêts. Ils se sont rapidement entourés du batteur Jaki Liebezeit et du guitariste Michael Karoli. Johnson a toutefois été remplacé par le chanteur afro-américain Malcolm Mooney. Le quintette d’origine a fait paraître seulement un disque, avec l’excellent « Monster Movie », paru en 1969. Mentalement instable, Mooney a quitté le groupe en 1970. Damo Suzuki, Allemand d’origine japonaise, s’est joint à Can. La période dite « classique » du groupe pouvait ainsi commencer.

Cette période a été toutefois très courte. Suzuki a quitté le groupe en 1973 afin de devenir un Témoin de Jéhovah. Dans les quatre années que Suzuki a été avec Can, le quintette a tout de même eu le temps de produire trois des meilleurs albums de l’époque, et peut-être même de toute l’histoire du rock. Le visionnaire album double « Tago Mago » a ouvert le bal en 1971, suivi de « Ege Bamyasi » en 1972. L’année suivante, l’ambiant « Future Days » venait clore ce fabuleux triptyque. Avec ces albums, Can a repoussé les limites du rock et a fait exploser le krautrock, en étant à la fois expérimental, psychédélique et proto-électronique.

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Le terme « krautrock », qui déplaît beaucoup aux musiciens allemands (« kraut » se traduit par « herbe »…), a été inventé par des journalistes anglais soucieux de circonscrire le nouveau phénomène musical qui se développait en Allemagne de l’Ouest et commençait à intéresser les mélomanes anglo-saxons. En effet, beaucoup de jeunes Allemands, qui avaient grandi avec les bombes de la Deuxième Guerre Mondiale (ou qui étaient nés tout juste après la fin de la Guerre), rejetaient la domination du blues et du rock ‘n’ roll. Ils tentaient de trouver une voie qui les interpellaient davantage et qui serait géographiquement plus appropriée. Can faisait donc partie de cette nébuleuse, avec des groupes comme Neu!, Kraftwerk, Faust, Hamonia, Cluster et Amon Düül. Can a puisé ses inspirations dans des excentriques et des pionniers comme The Velvet Underground, Captain Beefheart, Frank Zappa, Jimi Hendrix, The Stooges, Miles Davis, John Coltrane et James Brown.

Les trois albums de Can sortis entre 1971 et 1973 sont essentiels, mais si vous ne deviez qu’en avoir un, je suggère fortement « Ege Bamyasi ». On y retrouve sept chansons qui sont d’une limpidité et d’une force extraordinaires. C’est aussi l’opus le plus accessible du groupe, tout en conservant le côté expérimental et audacieux qui a fait la marque de Can.
Voici d’ailleurs l’album au complet.

Seulement deux pièces, Pinch et Soup, ont une durée de plus de six minutes. Soup est d’ailleurs particulièrement déroutante et ressemble à une sorte d’improvisation au rythme plutôt souple. La section rythmique de Can est d’ailleurs sa grande force : Jaki Liebezeit est un batteur hors pair. Pour sa part, Pinch est un long jam qui semble aller dans plusieurs directions, mais qui est franchement convaincant. Karoli y va de brillants solos, alors que le chant de Suzuki martèle des phrases plus ou moins intelligibles. C’est justement une constante du groupe : les paroles de Suzuki sont peu importantes, mais ce qu’il faut écouter, ce sont surtout les sons qu’il produit, la musicalité et le rythme qu’il crée. Les paroles sont d’ailleurs parfois en Allemand, en Russe, en Anglais ou en Japonais!

« Ege Bamyasi » contient aussi une des meilleures pièces du groupe, avec Vitamin C. Suzuki n’a sûrement jamais été aussi bon, alors que la batterie et la basse sont très actifs. C’est aussi une des rares chansons de Can à avoir une structure relativement conventionnelle. L’excellente Spoon a été un des seuls succès populaires du groupe, après avoir été utilisée dans une émission de télévision en Allemagne (par ailleurs, le groupe indie-rock Spoon tient son nom de ce morceau). Cette chanson a aussi la particularité d’avoir employé une boîte à rythmes, en plus de la batterie, ce qui était très rare à l’époque. Sing Swan Song est très planante (Kanye West l’a récupéré sur une de ses chansons), alors que One More Night est tout simplement envoûtante. La guitare de Karoli est à son meilleur sur I’m So Green, qui culmine dans un brillant crescendo.

À sa sortie, « Ege Bamyasi » avait été froidement reçu, mais, au fil des décennies, il n’a reçu que des éloges. Can a réussi un ingénieux amalgame de psychédélique, de funk, de rock progressif, tout en conservant l’aspect expérimental et avant-gardiste de « Tago Mago ». À l’écoute de cet album, on comprend pourquoi Can a influencé les mouvements post-punk, post-rock, ambiants et électroniques. Des musiciens comme John Lydon, David Bowie, Mark E. Smith, Stephen Malkmus et Beck l’ont cité comme inspiration.  À l’heure où plusieurs groupes à la recherche de crédibilité, comme Coldplay et U2, se réclament du krautrock, il importe de se replonger dans cette musique révolutionnaire, qui était clairement en avance sur son temps.

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CAN
Ege Bamyasi
(United Artists, 1972)

-Genre : krautrock
-Dans le même genre que Neu!, Kraftwerk, Faust

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CAN : L'avenir commence aujourd'hui
Originalité100%
Authenticité90%
Accessibilité70%
Direction artistique100%
Qualité musicale100%
92%Overall Score
Reader Rating: (1 Vote)
90%

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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.