Cet article est le cinquième et dernier texte faisant la rétrospective complète de la discographie de David Bowie. Cliquez ici pour lire le quatrième.

« ‘Hours…’ » – Survive
Cet album conclue une décennie mouvementée avec une approche beaucoup, mais beaucoup plus minimaliste, à mille lieux des expérimentations des derniers albums. On pourrait dire que cet opus est du David Bowie « classique » (sans toutefois être au niveau des autres classiques), alors que telle ou telle chanson peut rappeler différentes époques de sa grande carrière. Peut-être Bowie, alors âgé de 52 ans, se sert-il de son passé pour aller de l’avant? La plus réussie de ces aventures nostalgiques est certainement la superbe Survive, dont l’ambiance folk aurait trouvé sa place sur « Hunky Dory ». La guitare de Reeves Gabrels rappelle cependant l’époque un peu plus hard rock de « Ziggy Stardust ». Seven, Thursday’s Child et The Pretty Things Are Going To Hell valent également le détour.

« Heathen » – Slip Away
Sur cet album sorti en 2002, Bowie renoue avec Tony Visconti et offre son meilleur album depuis « Scary Monsters ». La présence de Visconti donne une sonorité pleine de cohésion et de cohérence proche du Bowie des années 70 (sans être datée non plus). Le travail du duo donne une très belle constance à cet album, qu’on retrouvait peu durant les deux dernières décennies. Bowie s’entoure aussi très bien, notamment en faisant appel aux guitaristes Carlos Alomar, Dave Grohl et Pete Townshend. Plusieurs chansons retiennent l’attention sur « Heathen », dont Sunday, Slow Burn et A Better Future, mais je choisis ici Slip Away. Cette superbe ballade est magnifiquement arrangée, avec piano, cordes et chœur. Bowie parle d’une série télévisée de jadis, The Uncle Floyd Show. Il se sert de ce sujet pour aborder de manière mélancolique et méditative la question du passé qui fuit. La performance de Bowie donne une qualité intemporelle à cette pièce, comparable à certains de ses autres classiques.

david bowie 2002

David Bowie en 2002

« Reality » – Bring Me The Disco King
Continuant sur la lancée du précédent album, cet opus sort l’année suivante et est encore réalisé par Visconti. Avec beaucoup de mordant, le son évoque toujours le passé de Bowie, sans se répéter ou sonner dépassé. Même si on retrouve plusieurs bons morceaux, « Reality » est un peu moins réussi que « Heathen ». Bowie ne s’assied pas sur ses lauriers pour autant : il continue d’expérimenter et va encore ailleurs. Si New Killer Star aurait pu se retrouver sur « Low » et She’ll Drive The Big Car aurait été à sa place sur « Lodger », Bring Me The Disco King est particulièrement originale. Bowie a écrit cette pièce au début des années 90, mais n’avait jamais pu trouver la bonne manière de l’enregistrer jusqu’à cette version dépouillée. Le piano de Mike Garson donne une sonorité jazz avant-gardiste, et le croon plaintif de Bowie apporte une ambiance théâtrale et dramatique.

« The Next Day » – Where Are We Now?
Sorti de nulle part, alors que plus personne n’attendait rien de Bowie après des problèmes de santé et un long silence, cet album est paru deux mois après ses 66 ans, en mars 2013. Bowie s’est encore allié à Tony Visconti sur cet album de rock relativement conventionnel. Si la musique est conventionnelle, elle n’est toutefois pas du tout ennuyante ou fade. Le sens mélodique du Thin White Duke est intact, dix ans après la sortie de son dernier album. The Stars (Are Out Tonight) a une revigorante énergie, tout comme The Next Day, How Does the Grass Grow? et Dancing Out In Space. La voix de Bowie a certes vieilli, mais reste juste et capable de véhiculer toutes sortes d’émotions. On le sent d’ailleurs très fragile sur la superbement nostalgique Where Are We Now?, qui avait eu droit à un clip au visuel surréaliste et aux paroles évocatrices ancrées dans le passé berlinois de Bowie.

David-Bowie 2013

David Bowie en 2013

« Blackstar » – Lazarus
Cet album, le 25e et dernier de Bowie, est paru le jour de ses 69 ans. On ne le savait pas, mais Bowie vivait ses dernières heures à ce moment. À la surprise générale, il est décédé deux jours après la sortie de « Blackstar » (« ★ »pour les formalistes). Dans ces circonstances, il est difficile de se faire une idée claire et objective de son chant du cygne. On peut quand même fortement présumer que Bowie se savait mourant et écrivait son testament musical. Encore réalisé par Visconti, cet opus est autrement plus expérimental et complexe que le précédent, alors que Bowie s’est entouré de musiciens jazz de New York. Sue (Or in a Season of Crime), I Can’t Give Everything Away et Blackstar montrent qu’il est encore capable de nous surprendre et de réaliser des arrangements éclatants. Lazarus est toutefois la pièce qu’on retient de cet album, tant par son clip troublant que par ses paroles prophétiques qui donnent froid dans le dos : « Look up here, I’m in heaven, I’ve got scars that can’t be seen, I’ve got drama that can’t be stolen. Everybody knows me now ».

Près de 50 ans après son premier album, « Blackstar » conclut donc l’une des plus grandes carrières artistiques depuis l’après-guerre. Paraît-il que Bowie avait encore plusieurs autres projets en tête. Qui sait ce qu’il aurait pu produire s’il avait vécu 10 ou 20 ans de plus? On ne le saura jamais, mais ce qu’on sait, c’est que ses 25 albums, à quelques exceptions près, sont d’une qualité exceptionnelle. Il était certes un caméléon qui s’imprégnait de ce qui l’entourait. On ne peut pas dire qu’il a inventé des styles musicaux, mais il s’en est emparé avec son habituelle créativité et son immense talent pour en faire des synthèses originales qui ont marqué les esprits. Sa voix, polyvalente et au registre large, lui a également permis de se démarquer.

J’espère que cet aperçu complet de sa carrière vous a permis de regarder sous un nouvel œil l’ensemble de son œuvre. Par ailleurs, je voulais aussi montrer que David Bowie n’était pas l’homme d’une seule décennie, ou de quelques tubes. On l’associe très souvent à la décennie 70, et à quelques personnages (Ziggy, Thin White Duke, etc.) et chansons populaires (Space Oddity, Changes, Ziggy Stardust, Fame, “Heroes”, etc.). C’est évidemment à cette époque qu’il a fait sa marque, mais il n’a jamais arrêté (sauf de 2004 à 2012) de produire de la bonne musique. Son tout dernier album en est la preuve : même très malade, il a réussi à enregistrer ce qui se classera possiblement dans ses 10 ou 15 meilleurs albums en carrière. C’est tout à l’honneur de ce grand artiste.
On peut maintenant écouter en boucle les 25 chansons que j’ai choisies!

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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d’heures d’écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.