Pour l’oreille moderne, Davie Allan est coincé quelque part entre le son authentiquement « badass » de Link Wray et l’acidité de Jimi Hendrix, le mélange ayant pour résultat un guitariste qui semble avoir tout pour lui: l’attitude, le style, et la virtuosité. Avec « Cycle-Delic Sounds of Davie Allan & The Arrows », paru en 1968, Allan réussit si bien à prouver que cette affirmation est exacte qu’il dépasse toutes les attentes, pulvérisant tout sur son passage avec un son de guitare particulièrement mordant, et des pièces on-ne-peut-plus entraînantes qui, en moins d’une demi-heure, savent rassasier les amateurs de rock bien gras et bien sale les plus aguerris.

Une bonne part du succès de « Cycle-Delic Sounds… » repose sur le son cru et sans compromis du groupe, le tout ayant clairement été enregistré avec le volume au maximum et la volonté d’envoyer les aiguilles de V.U. dans le rouge sans jamais les voir en redescendre. Ce parti pris esthétique est l’ingrédient spécial qui rehausse les saveurs rock, surf et western de chaque morceau de l’album, lui conférant un cachet typiquement radio AM qui nous rappelle que les années soixante, sous leur vernis radieux et fleuri, étaient une époque avant tout turbulente.

 

Les choses commencent d’ailleurs en grande pompe avec Cycle-Delic, le jeu de mots sur lequel repose le titre étant illustré par cette pièce où le style brut des motocyclistes « outlaw », avec leur préférence marquée pour un rock très direct, va main dans la main avec les textures et sonorités classiques du rock psychédélique. Il s’agit donc d’un 45 tours robuste qui ne laisse jamais un moment de répit à ses auditeurs, chaque minute étant aussi excitante et frénétique que celle qui la précède, et Allan a eu la bonne idée d’y enchaîner Invasion, laquelle revêt toutes les apparences d’une musique de poursuite pour « bikers » acidulés.

Plus loin, Another Cycle In Detroit pousse un cran plus loin la thématique déjà largement assumée de la moto en débutant carrément avec un son de « chopper » avant de percuter les tympans de tous avec une entrée grandiose suivie d’un thème interprété par tant de guitares à la fois qu’il devient presque impossible de les distinguer. Ajoutez à cela des castagnettes pour créer un effet inattendu de légèreté, et vous obtenez ce tube aussi rafraîchissant qu’il est empli de la fumée du pot d’échappement d’une motocyclette.

 

L’aspect hautement narratif des morceaux mérite également mention, car au-delà du psychédélisme, du fuzz poussé à l’extrême et des rythmes endiablés, Allan a également contribué à de nombreuses trames sonores de films au cours des années soixante, et « Cycle-Delic Sounds Of… » compte quelques-unes de ses créations destinées au cinéma (Devil’s Angels Theme et Born Losers Theme) ainsi que Blues’ Trip qui est une version refondue de Blues’ Theme, laquelle se trouve sur l’album précédent des Arrows.

Une telle expérience semble avoir laissé son empreinte même dans les compositions personnelles du guitariste, chaque pièce créant chez l’auditeur le sentiment qu’elle aurait pu illustrer une scène de film, lui laissant pleine latitude de se faire son propre road-movie. Même l’étourdissante  Mind Transferral, qui clôt l’album, a davantage l’air d’une pure expérimentation en studio, mais les voix désincarnées qui l’habitent, les bandes passées à l’envers et la guitare débridée génèrent une qualité cinématographique qui aurait pu trouver sa place dans un film de psychxploitation pour peu que Davie Allan en ait reçu la demande.

 

Après avoir écouté l’album, une chose s’impose en toute évidence : peu importe qui a attribué à Davie Allan l’étiquette de « King of Fuzz », il a très certainement vu juste. On a rarement l’occasion d’entendre une orgie de fuzz et de wah-wah aussi excessive et bien menée que « The Cycle-Delic Sounds Of Davie Allan & The Arrows », et la qualité de l’enregistrement, manifestement le produit de studios qui n’étaient pas encore outillés pour capter une musique aussi rugissante, distingue l’album de ses plus proches équivalents (« White Light / White Heat », du Velvet Underground, « Vincebus Eruptum » de Blue Cheer, et « Are You Experienced? », du Jimi Hendrix Experience ») en le rapprochant plutôt de Dick Dale et des Trashmen.

En somme, que vous soyez amateur de surf music, de psychédélisme, de musique de char ou juste de bon vieux rock and roll, il y a de quoi pour chacun de vous dans ce disque, avec encore plus d’intensité, d’attitude et de volume qu’il soit possible d’espérer.

allan arrows

 

 

 

 

DAVIE ALLAN & THE ARROWS
The Cycle-Delic Sounds Of Davie Allan & The Arrows
(Tower, 1968)

– Genre: Garage rock
– Dans le même genre que: Dick Dale, Link Wray, The Sonics, Jimi Hendrix.

Lien vers l’achat en ligne (Discogs)

Réagissez à cet article / Comment this article

commentaires / comments

About The Author

Guillaume Cloutier
Blogueur - RREVERB

Non content d'être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du 'crate digging' avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s'adonne également à l'étude de la musique, et passe ses temps libres à l'enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.