Il serait difficile de débuter une recension critique de « Go! » avec un erre d’aller aussi désinvolte et autant de naturel que ceux endossés par Dexter Gordon et son quartette au début de Cheese Cake, la mélodie bondissant dès le début de l’album pour être rejointe par le groupe et son rythme solide, mais néanmoins fluide. Loin de ses débuts avec Lionel Hampton, Gordon avait déjà une longue feuille de route et une vaste expérience de vie en 1962 (et cette route lui réservait encore de nombreuses surprises), mais cela ne l’empêche aucunement de jouer ici avec entrain et une certaine pétulance, injectant à « Go! » toute la fraîcheur de la jeunesse assortie à l’assurance du musicien qui a beaucoup joué et qui est en plein contrôle de son instrument, de son style et de ses idées. Le résultat? Un album qui est un exemple parfait et quasi scolaire de hard bop, mais marqué par la bonne humeur, le phrasé unique et l’humour propres à Gordon comme trame de fond.

Rien de spectaculaire ou de révolutionnaire, donc, mais ce qui fait de « Go! » un parangon du jazz est cette pureté stylistique, qui mise sur une grande maîtrise des codes du hard bop et un vocabulaire solidement développé plutôt que sur la nouveauté, la recherche ou l’innovation. Même le choix des pièces peut être vu comme conservateur, les standards et les « show tunes » constituant cinq des six pièces du disque, mais Cheese Cake, devenue un standard à son tour, montre que Gordon disposait aussi des talents de compositeur au moins autant que n’importe qui.

C’est donc les musiciens et leur impeccable savoir-faire qui brillent sur « Go! », le son feutré et le toucher leste de Sonny Clark contrastant avec le son gras et tranchant de Gordon, particulièrement lorsque leurs solos se succèdent. Dans I Guess I’ll Hang My Tears Out To Dry, le solo paresseux, l’interprétation détendue et les accents pince-sans-rire du saxophoniste sont suivis d’un solo nerveux de Clark, le pianiste alternant de façon élégante cascades de notes rapides et passages au rythme haché qui font de son bref solo un moment excitant de la pièce, la montée finale mettant tout en place pour le retour de Gordon. Plus loin, le rythme latin et les accents plus complexes de l’introduction de Love For Sale font apparaître toute l’agilité de Warren et Higgins, lesquels soutiennent la mélodie avec un swing aussi solide que véloce tandis que Clark, de son côté, remplit les interstices en flirtant avec les contretemps, propulsant la pièce plus encore en lui donnant un rythme haletant des plus énergiques.

Une autre grande qualité de « Go! » réside dans sa spontanéité, l’album possédant une facture « live » sans pour autant avoir été enregistré en public, et le naturel avec lequel les pièces sont interprétées contient toute la saveur propre à un groupe qui a longuement répété, et qui est prêt à aller sur scène jouer le tout avec plaisir et assurance. De plus, avec Dexter Gordon, le plaisir n’est jamais loin : rien qu’avec le retour du saxophone après le ravissant solo de Clark dans Love For Sale qui part du Mexican Hat Dance pour s’ouvrir sur un solo qui aboutit comme si de rien n’était dans le thème, l’humour de Gordon est bien en évidence, et les occurrences de citations amenées avec un sourire en coin ne manquent pas. Mieux, Gordon ne les utilise jamais en vain : qu’il soit question de Take Me Out To The Ball Game dans Three O’Clock In The Morning ou de la finale sur une citation interrompue dans Second Balcony Jump, ces habiles traits d’esprit sont toujours au service de la musique, et au-delà du sourire qu’ils suscitent, ils témoignent des talents de mélodiste et d’improvisateur hors-pair du saxophoniste.

Enfin, la bonhomie et la simplicité de « Go! » cachent un fait purement humain qui est néanmoins au cœur du son de cet album en plus de constituer la raison première de l’écouter : parfois, on a juste besoin de passer un bon moment entouré de bonnes choses, de « tirer la plogue » pour s’éloigner de la lourdeur de nos responsabilités, et de profiter d’un instant de calme pour faire ce qu’on aime. C’est exactement ce qu’il se passe sur « Go! » : un quartette en grande forme réuni pour enregistrer un disque dans l’air du temps, et qui y réussit si bien que cette ambiance festive et confortable se transfère naturellement dans l’expérience d’écoute, devenant du même coup un classique de son genre.

Essentiel.

 

 

 

 

 

DEXTER GORDON
Go!
(Blue Note, 1962)

Genre: Jazz, hard bop.
Dans le même genre que: Sonny Rollins, Cannonball Adderley, John Coltrane, Lester Young.

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Guillaume Cloutier
Blogueur - RREVERB

Non content d'être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du 'crate digging' avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s'adonne également à l'étude de la musique, et passe ses temps libres à l'enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.