Lorsque “I Still Do” a été lancé le 20 mai dernier, Eric Clapton a affirmé que ça pourrait être son dernier tour de piste. Qu’il serait bien à l’aise que ce 23e album studio solo soit son dernier. Quelque chose dans ces eaux-là, permettant de flairer la retraite, bien méritée, du Slowhand, maintenant âgé de 71 ans.

Elle a été bien remplie la vie de l’Anglais (dont le père biologique était un militaire de Montréal, Edward Walter Fryer, qu’il n’a jamais connu) élevé chez ses grands-parents. Dès son adolescence, il se fait remarquer au sein de groupes blues rock qui passeront à l’histoire: les Yardbirds puis les Bluesbreakers de John Mayall. On ne retracera pas dans cette critique de son dernier album toutes les étapes de sa glorieuse carrière, mais lançons simplement quelques repères.

1966 à 1968: il est l’un des trois piliers du super groupe Cream, avec Jack Bruce et Ginger Baker, qui rivalisera le rock psychédélique.

1970: sous le nom Derek & the Dominos, il signe un méga hit avec Layla, véritable déclaration d’amour à Patti Boyd, l’épouse de son grand chum George Harrison.

1971-1974: il sombre dans l’héroïne, mais continue à enregistrer de grands albums (“461 Ocean Boulevard” est l’un de ses plus réussis) influencé par JJ Cale duquel il reprend After Midnight. Sa reprise de I Shot de Sheriff lancera le reggae et couronnera Bob Marley en tant qu’ambassadeur du genre.

 

1975-1980: c’est l’alcool qui prévaut dans ses années où le Slowhand (surnom qu’il obtient à cause de sa lenteur à remplacer ses cordes de guitare brisées), mais il signe des classiques comme Cocaine (une autre reprise de JJ Cale), Wonderful Tonight, Lay Down Sally et bien d’autres.

Les années 80 sont difficiles pour Clapton qui, comme bien de rock stars vieillissantes telles Phil Collins (qui réalisera certains de ses albums), Rod Stewart, Neil Young ou Bowie tentent avec plus ou moins de succès de devenir des artistes mainstreams en utilisant des batteries électroniques et des claviers.

La renaissance arrive avec sa reprise acoustique de sa propre perle, Layla, dans le cadre d’un fameux concert Unplugged, très à la mode en 1992. S’en suit une tragédie, le décès de son fils de 5 ans, qui lui fait écrire la magnifique Tears in Heaven.

 

En 1994, Eric Clapton revient enfin au blues. Il écoute ce que tout le monde lui dit et se met au blues plus pur avec de solides albums comme “From the Craddle” (1994) ou “Me and Mr Johnson” (2004) et collabore avec ses héros de longue date, BB King en 2000 puis JJ Cale en 2006, un peu avant leurs décès. Il s’entoure des nombreux amis de George Harrison pour un magnifique hommage au Beatle décédé, produisant le “Concert for George” auquel participèrent Paul et Ringo, Bob Dylan, Tom Petty, Jeff Lynne, Ravi et Anouskha Shankar, ainsi que le fils de George, Dhanni.

Eric Clapton est depuis longtemps un “household name”. Un musicien connu dans les trois quarts des pays de la planète qui n’a jamais eu de problème à remplir des arénas de fans. Une icône. Et comme plusieurs musiciens à la longue carrière, il a eu ses bons comme ses moins bons moments sur disque.

“I Still Do” est l’un de ses bons albums des derniers dix ans, son premier en studio depuis « Old Sock » de 2013 qui était passé inaperçu. Il ne révolutionnera pas l’histoire du rock, mais plaira à tous ses fans. Ceux qui aiment sa grosse guitare électrique bien bluesée et son chant intense seront servis par Stones in my Passway et Alabama Woman Blues.

Les fans du Clapton cool à la JJ Cale seront aussi ravis en écoutant des morceaux tels Cant Let You Do It, une magnifique reprise du défunt Américain, et Catch The Blues, où Eric chante comme JJ sur une de ses propres compos. C’est à une transformation plus blues que la seconde reprise de Cale a eu droit. Sur Somebody Knocking, il laisse sa guitare prendre pas mal de place.

Parmi les autres grands auteurs repris, notons les bluesmen Skip James (Cypress Groove, lent et langoureux) et Robert Johnson (Stones in my Passway, livré avec beaucoup de passion vocale) et la légende du folk Bob Dylan (I Dreamed I Saw St Augustine, très cool, avec accordéon)

Quelques belles ballades aussi, comme Clapton sait les faire. I Will Be There est douce, agréable. La pièce a créé un certain émoi puisqu’il y est mentionné que “Angelo Mysertioso” y participe. Un surnom que George Harrison avait déjà utilisé. On sait aussi que les deux guitaristes étaient de grands amis, jusqu’au décès de l’ex-Beatle en 2001. Restait-il une piste de guitare ou de voix de George que Clapton aurait utilisée sur ce morceau? Bien que le Slowhand l’ait nié sur sa page Facebook, puis ai retiré cette mention, nul ne sait vraiment qui est ce mystérieux et angélique invité.

 

Un bel ajout tout au long de “I Still Do” est la présence de Dirk Powell, dont l’accordéon amène une touche originale dans ce blues trop souvent standard (pas seulement chez Clapton, mais chez presque tous les bluesmen, très fidèles à la tradition guitare-bass-batterie).

Les musiciens qui entourent Clapton sur ce nouvel album sont le guitariste Andy Fairweather Low, l’organiste Paul Carrack (ex-Squeeze et ex-Mike + the Mechanics), le batteur Henry Spinetti, le bassiste Dave Bronze (qui avait joué avec lui de 1994 à 97), le claviériste Chris Stainton (collaborateur de Joe Cocker, The Who…), le guitariste Simon Climie (auteur de plusieurs hits majeurs pour George Michael, Aretha Franklin, Pat Benatar et Jeff Beck) et le pianiste Walt Richmond, du band de JJ Cale, avec lequel il joue depuis 2006. Le percussionniste Ethan Johns (fils de Glyn) et les choristes Michelle John (recrutée en 2004) et Sharon White (du groupe The Whites) complètent la liste de musiciens participants. « I Still Do » marque aussi une nouvelle collaboration avec l’artiste Peter Blake, qui avait illustré la pochette de l’album live « 24 Nights », de 1991.

 

Au final, un solide album, réalisé par une autre légende, Glyn Johns. Le vétéran réalisateur avait travaillé avec Clapton sur les excellents “Slowhand” et “Backless” il y a 40 ans, en plus d’avoir signé quelques grands albums de l’histoire dont « Who’s Next » (The Who), « Sticky Fingers » (The Rolling Stones), « Mad Dogs and Englishmen » (Joe Cocker) et « Desperado » (The Eagles). Johns s’était d’abord illustré en tant qu’ingénieur du son du premier album de Led Zeppelin.

Si ça devait être le dernier opus d’Eric Clapton – ce que je ne souhaite pas – il pourra en être fier. Il pourra se retirer la tête haute, parmi les grands du rock des 40 dernières années.

eric clapton i still do

ERIC CLAPTON
I Still Do
(Bushbranch/Surfdog, 2016)

-Genre: blues rock

Lien vers l’écoute et l’achat en ligne sur Google Play
Lien vers la page Facebook de l’artiste
Lien vers la chaîne YouTube de l’artiste

Réagissez à cet article / Comment this article

commentaires / comments

About The Author

Nicolas Pelletier
Fondateur et rédacteur en chef
Google+

Mélomane invétéré et rédacteur agréé, Nicolas pratique la critique en mode olympique: il parle de tout, tout le temps, depuis 1991. Il a publié 4 500 critiques de disques et concerts dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur en chef de 2009 à 2014. Nicolas a publié "Les perles rares et les grands crus de la musique" en janvier 2013, un ouvrage de 1250 pages en deux tomes.