Le Festival de musique de chambre de Montréal se poursuivait ce jeudi soir, cette fois-ci du côté de la Salle Bourgie. Sur le thème de « l’esprit humain », le spectacle d’hier présentait deux œuvres marquantes du 20e siècle, soit le Quatuor pour la fin du temps, du compositeur français Olivier Messiaen, et Dreams and Prayers of Isaac the Blind, de l’Argentin Oswaldo Golijov. Entouré d’excellents musiciens sur ces deux pièces, le clarinettiste new-yorkais David Krakauer a offert de magistrales performances.

Messiaen compte parmi les plus importants compositeurs du 20e siècle, mais il a peu écrit d’œuvres de musique de chambre. Le Quatuor pour la fin du temps a été composé en 1940-41, dans des conditions très particulières. Messiaen s’était enrôlé comme soldat, mais a été rapidement fait prisonnier en 1940, puis a été envoyé au camp de prisonniers de guerre de Görlitz, en Allemagne. Il sera libéré en mars 1941, et retournera ensuite enseigner dans un Paris sous occupation. Entre temps, il a écrit cette œuvre pour formation atypique, composée d’un violon, d’un violoncelle, d’une clarinette et d’un piano. Le première a été donnée le 15 janvier 1941, avec Messiaen au piano, Jean le Boulaire au violon, Étienne Pasquier au violoncelle et Henri Akoka à la clarinette.

Autre particularité de l’œuvre : elle se décline en huit mouvements. Le titre de ces derniers (exemples : Vocalise, pour l’Ange qui annonce la fin du Temps, Danse de la fureur, pour les sept trompettes, Louange à l’Éternité de Jésus, etc.) est également révélateur de la genèse du projet. Messiaen a été inspiré par l’Apocalypse de Saint-Jean, et a voulu rendre hommage à l’ange annonciateur de la fin des temps, l’archange Gabriel. Notons finalement que les quatre instruments ne jouent ensemble que lors de deux mouvements seulement.

L’œuvre était interprétée par Krakauer, le violoniste Jonathan Crow, la violoncelliste Rachel Desoer et le pianiste David Jalbert. Le pianiste a vraiment un rôle limité, ne faisant principalement que plaquer des accords. Il accompagne aussi le violoniste et la violoncelliste lors de deux moments forts de la pièce. Au cinquième mouvement, le violoncelle y va d’une longue et poignante cantilène, jouée de manière tendre et passionnée. Au finale, le violoniste joue seul à son tour, avec le piano en accompagnement. Envoûtant et hypnotique, ce passage conclue la pièce paisiblement, dans le suraigu, comme une sorte de montée vers Dieu (selon les mots de Messiaen dans sa préface à l’œuvre). La clarinette joue complètement seule lors du long troisième mouvement, et alterne entre des nuances pianissimo et fortissimo. Le son très portant et juste de Krakauer est merveilleux. Aux rythmes complexes et à l’ambiance souvent mystérieuse, cette grande fresque dramatique a été jouée avec une belle cohésion d’ensemble.

Dreams and Prayers of Isaac the Blind a été composée en 1994 et est une des œuvres de Golijov les plus jouées. Pour quatuor à cordes et clarinette, cette pièce réfère au rabbin kabbaliste Itzhak Saggi Nahor, qui a vécu au 13e siècle. Isaac l’aveugle croyait que tous les événements à survenir dans l’univers résultaient des diverses configurations de l’alphabet hébreu. Partant de cette croyance, Golijov a composé son œuvre au caractère plutôt énigmatique en y intégrant des éléments de folklore juif, de musique klezmer et de chants liturgiques.

Formé des violonistes Alexandra Kazovsky et Gershon Gerchikov, de l’altiste Jan Gruening et de la violoncelliste Amit Even-Tov, le Quatuor Ariel se joignait à David Krakauer pour livrer cette œuvre (que Krakauer a d’ailleurs enregistrée avec le Kronos Quartet en 1997). Le Quatuor Ariel a très bien joué, montrant une grande technique et une sonorité impeccable. L’interprétation a toutefois été dominée par la prestation magistrale de David Krakauer. Impérial, passionné et inspiré, le clarinettiste de renommée internationale a épaté grâce à sa sonorité riche et affirmée. Le rôle de la clarinette est évidemment très grand dans cette œuvre, puisqu’elle lui donne sa couleur particulière, à mi-chemin entre musique classique et klezmer. On a également adoré lorsque Krakauer a utilisé sa clarinette basse à quelques reprises. Le son grave et portant de l’instrument est intensément envoûtant et captivant, alors que dans l’aigu, on croirait presque entendre un saxophone!
En rappel, Krakauer a joué une courte mais sensationnelle improvisation, avant de se joindre au Quatuor Ariel pour interpréter une entraînante chanson traditionnelle juive.

Ce spectacle était finalement une manière digne de commémorer les 70 ans de l’Holocauste et de nous rappeler que malgré toutes les embûches, l’esprit humain triomphe toujours. Ces deux œuvres musicales en sont de beaux exemples.
Avis aux amateurs de musique klezmer : David Krakauer se produira samedi soir à la Salle Bourgie, toujours dans le cadre du Festival de musique de chambre, mais cette fois avec son Acoustic Klezmer Quartet.

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Benoit Bergeron
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d’heures d’écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.