Au royaume des plaisirs coupables et au panthéon du kitsch, une foule de disques sont en mesure de se disputer le trône, mais rares sont ceux qui peuvent y prétendre depuis aussi longtemps que « Whipped Cream & Other Delights » de Herb Alpert & The Tijuana Brass. Paru en 1965, il s’agit d’un gros trip pop de retour à l’époque des Buick Riviera, des bungalows tous neufs et des après-midi de barbecue au bord de la piscine en toute insouciance, ce sentiment étant au cœur même du son de cet album.

Peut-être est-ce là le secret de sa pérennité : bien qu’il puisse paraître kitsch, léger et trop profondément ancré dans son époque, « Whipped Cream & Other Delights » est un témoignage vibrant d’un besoin profondément humain qui ne passera jamais de mode, celui de s’arrêter pour se payer un peu de bon temps et d’écarter pour un moment les tracas du quotidien. Pour le public d’aujourd’hui, il possède également l’avantage d’un style presque disparu, la musique instrumentale interprétée par un big band étant une curiosité de niche en contradiction avec la pop contemporaine et ses formations de plus petit format.

 

Il ne faut pas voir le côté pop bonbon typiquement sixties de ce disque comme une condamnation; Alpert possédant des dons d’arrangeur hors pair, il sait garder l’intérêt des auditeurs sans jamais en perdre une miette, et sa compréhension des rouages de la musique populaire et de ses structures évitant au disque de sombrer dans la parodie tout en demeurant irrésistiblement « catchy ». De l’élégante ouverture de A Taste Of Honey jusqu’à sa finale aux accents burlesques, il est facile de comprendre pourquoi cette version de ce classique fut un succès dès le départ, sa groove infectieuse et son swing en faisant une pièce dynamique qui fait taper du pied à tous les coups sans même qu’on s’en rende compte.

Même Peanuts, malgré son côté comico-bavarois qui ne craint manifestement pas le ridicule réussit à faire brasser de la patte, ce qui n’est pas un mince exploit pour une pièce de ce style. Whipped Cream, autre hit issu de l’album, possède un je-ne-sais-quoi de cabotin et de lourdaud, la trompette saccadée et le rythme gauche se rapprochant d’icônes du genre comme Baby Elephant Walk de Henry Mancini.

Le secret de ces pièces qui jouent toujours sur la limite entre réussite et faute de goût réside dans leur brièveté, Alpert ayant arrangé chaque pièce non seulement avec goût, mais surtout en prenant soin de concentrer ses idées afin de ne pas se perdre dans des solos ou de longues modulations qui en dilueraient l’intérêt. Bittersweet Samba en est un parfait exemple : en moins de deux minutes, le groupe installe une atmosphère certes festive, mais où tout est au service du swing du morceau sans une note superflue, le morceau étant terminé avant d’avoir pu devenir prévisible ou redondant.

 

Des arrangements solides ne sauraient expliquer à eux seuls le succès retentissant de l’album; le son du Tijuana Brass est si bien campé et les styles qui contribuent à le définir sont si bien intégrés et assortis que le groupe demeure, encore aujourd’hui, le porte-étendard de ce genre bien particulier qu’est le « easy listening » caractéristique des années soixante.

Que l’on pense aux ballades avec la somptueuse Ladyfingers, au style évoquant les cabarets de strip-tease de Love Potion No. 9 ou aux échos du dixieland et des mariachis qui laissent leur empreinte chaque pièce, il est difficile de trouver un équivalent au Tijuana Brass qui soit aussi convaincant et unique qu’eux (la présence de musiciens de haut calibre – John Pisano, entre autres, ainsi que plusieurs membres du célèbre Wrecking Crew – y étant aussi pour quelque chose).

 

Ce succès massif dans un genre aussi facile d’approche et l’impeccabilité des pièces (de même que l’inclusion de plusieurs d’entre elles dans l’émission « The Dating Game », sur le réseau ABC) ont sans nul doute contribué aux accusations de vacuité stylistique et aux multiples parodies dont il a fait l’objet, mais force est d’admettre que « Whipped Cream & Other Delights » demeure un fleuron de la culture populaire américaine, et sa récente réédition supervisée par Albert lui-même lui donne un meilleur son que jamais.

Plus encore, il demeure une preuve éclatante soutenant le fait qu’il est certes facile de rejeter du revers de la main la musique qui porte l’étiquette « easy listening », mais qu’il est encore plus difficile de réussir à y prouver son génie comme Herb Alpert a su le faire.

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HERB ALPERT & THE TIJUANA BRASS
Whipped Cream & Other Delights
(A&M, 1965; Herb Alpert Presents, 2015)

Genre: pop instrumentale, easy listening
Dans le même genre que: Mantovani, Henry Mancini, Les Baxter.

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Guillaume Cloutier
Blogueur - RREVERB

Non content d’être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du ‘crate digging’ avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s’adonne également à l’étude de la musique, et passe ses temps libres à l’enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.