Après être devenu le héros de la génération issue de Mai 68 et avoir obtenu quelques immenses tubes (dont la classique Avec le Temps), Léo Ferré a développé un nouveau style inimitable. Il s’est tourné inexorablement vers une forme de spoken word, mi-chantée, mi-parlée. La chanson française ne serait plus la même après ce nouveau cycle qui s’était ouvert avec Le Chien, en 1970, et qui atteindra un sommet de grandiloquence sur Et… Basta!, à la fin de 1973. C’est d’ailleurs au début de cette même année 1973 que paraîtra un joyau de l’imposante discographie de Ferré : « Il n’y a plus rien ».

L’album débute avec Préface, manifeste enflammé au rythme militaire. Le texte de cette chanson est paru à l’origine en 1956 dans son premier recueil de poésie, « Poètes… vos papiers! » (il tirera des dizaines de chansons de ce livre). Il avait auparavant demandé à André Breton, le pape du surréalisme en littérature, de lui écrire une préface pour ce bouquin. Breton n’avait toutefois pas apprécié ces textes et leur brève amitié s’est arrêtée là. Ferré règle donc ses comptes avec les surréalistes et expose sa vision de la poésie : « Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche ».

La lugubre mais superbe Ne chantez pas la mort suit. Le texte est de Jean-Roger Caussimon, et les magnifiques arrangements de marche funèbre à la Beethoven sont de Ferré. Un texte très métaphorique est aussi habilement mis en musique sur Night and Day. « Il n’y a plus rien » est d’ailleurs le premier album dont Ferré a créé lui-même toutes les orchestrations, sa formation classique le servant bien. Il réalisera même un vieux rêve au milieu des années 70, soit celui de diriger un orchestre symphonique!

Richard se veut un émouvant hommage à Richard Marsan, longtemps directeur artistique de Ferré. Le texte est brillamment récité par Léo. Sa voix feutrée et sa diction particulière nous transportent aux petites heures du matin, où Ferré, verre de scotch à la main et Gitane au bec, livre des réflexions et des confidences à son vieil ami. Sur L’Oppression, le texte est tout aussi imagé, mais cette fois les thèmes abordés sont davantage sociaux que personnels.

Le style déclamatoire de Ferré atteint des proportions épiques sur la chanson-titre. Pendant les 16 minutes que dure Il n’y a plus rien (des chants de baleines ouvrent la pièce!), un motif orchestral simple va en crescendo. Léo rejette tout et vogue vers un nihilisme suffocant, frôlant le désespoir et la misanthropie. Il règle ses comptes avec la génération de Mai 68 et leur rappelle que « sous les pavés, il n’y a plus la plage, il y a l’enfer et la sécurité ». Au travers d’allusions autobiographiques, il écorche également le conformisme, le mariage, la démocratie représentative et l’État, qui ne sont pour lui que des manifestations de la morale bourgeoise.

L’écriture semble quasi automatique, alors que Ferré passe d’une image à l’autre et enchaîne les formules-chocs comme celle-ci : « Toute cette tristesse qui se lève à heure fixe pour aller gagner VOS sous ». Le rythme dans la voix de Ferré, qui enchaîne naturellement les ruptures de ton et de propos (du trivial au subversif), transmet une tension qui donne le vertige. Léo nous promet finalement la beauté et la jeunesse, mais dans dix mille ans! Cette pièce mérite d’être écoutée et réécoutée.

À plus de 50 ans, Léo Ferré a abandonné sans appel l’anarchisme politique et a produit un de ses plus grands chefs-d’œuvre, une sorte de testament politique et culturel. Au sein des artistes français, il se distinguait par son refus de tous les embrigadements et son insoumission devant toute forme de contrainte sociale. « Il n’y a plus rien » est un magnifique exutoire pour son désespoir. Mais comme il l’avait dit en 1971 dans La Solitude, « le désespoir est une forme supérieure de la critique ». Amen!

léo ferré - plus rien
LÉO FERRÉ
Il n’y a plus rien
(Barclay, 1973)

-Genre : chanson française éclatée
-Dans le même genre que… personne!

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LÉO FERRÉ : spoken word et nihilisme
Originalité100%
Authenticité95%
Accessibilité75%
Direction artistique95%
Qualité musicale95%
Textes100%
93%Overall Score
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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.