Si beaucoup d’excellents albums portent la marque de leur époque (dans les pires cas, sonnent carrément cliché malgré le plaisir qu’ils nous procurent), le percussionniste et compositeur minimaliste Lino Capra Vaccina a su faire fi non seulement des traits caractéristiques de la musique de la fin des années soixante-dix, mais il a même réussi à transcender le temps lui-même avec « Antico Adagio », disque qui traverse le temps sans que celui-ci puisse s’y attacher ou le flétrir d’une quelconque façon. D’emblée, on sent que l’on écoute une oeuvre où la béatitude, la contemplation et l’absence de toute hâte dans la réalisation de la musique rejaillissent sur l’auditeur, lui permettant d’en profiter pleinement et de goûter chaque détail. Il suffit d’écouter les cloches, glockenspiel et autres percussions métalliques des deux premières minutes d’Elegia pour que notre oreille s’ajuste et s’arrête à chaque nouvel élément, ce qui peut certes dérouter, mais une fois notre attention bien concentrée, tout se déroule avec naturel et, sans qu’on s’en soit aperçu, notre doigt est déjà posé sur la touche « replay ».

 

Mais d’où viennent ces sons profonds, et ce style à la fois rythmé et délicat? On pourrait facilement croire que l’on a affaire à un petit ensemble de musiciens ou à un groupe qui multiplie les instruments pour gagner en nuances, mais la magie d’« Antico Adagio » réside dans l’extraordinaire variété de percussions déployée par Vaccina (marimba, vibraphone, xylophone, gong, caisse claire, etc.), et surtout dans le fait qu’il les joue toutes lui-même. Son talent se mue même en tour-de-force lorsqu’on s’aperçoit qu’il réussit à les faire chanter, chaque note prenant la place qui lui revient sans que l’idée de recourir à une guitare, un piano ou un orgue pour rendre le tout plus mélodieux nous effleure l’esprit. Voce In XY, proche des oeuvres de Steve Reich telles « Drumming », est l’exemple le plus clair de ce parti pris esthétique, chacun des instruments ouvrant un peu plus l’espace sonore de la pièce à mesure qu’ils interviennent.

 

Le centre de l’album, formé des pièces Canti Delle Sfere, Frammenti Di Sonno et Movimenti E Silenzi Per Spazi Bianco, révèle d’autres préoccupations chez Vaccina, ces pièces résolument expérimentales portant l’auditeur vers de nouveaux (et lointains) horizons où tout est plus sombre, incertain et inexploré. Ces coups de sonde dans l’inconnu débutent sur une thématique clairement énoncée, soit la musique des sphères, qui est censée émaner du mouvement des astres et de l’univers et, du coup, on devine que ces pièces représentent une recherche, un retour aux origines de la musique et de sa forme la plus pure. Ce qui en ressort est un amalgame de voix et de riches sonorités qui évoquent l’espace tant sonore que physique, principes transcendants dont on ne peut que s’émerveiller à défaut de les saisir dans leur entièreté.
Lino-Vaccina
À l’issue de cette randonnée dans les méandres de la métaphysique, Vaccina clôt son disque avec la gracieuse Antico Adagio, dont les lignes plaintives du violon épousent l’évolution du motif du marimba pour nous bercer pendant une dizaine de minutes qu’on souhaiterait voir s’étirer pour l’éternité. Si l’on touche au sublime sur cet album, c’est dans cette pièce qu’on y arrive, et elle vaut à elle seule le détour. Il serait pourtant impossible de dire qu’elle éclipse celles qui la précèdent; elle en est à la fois la somme et l’aboutissement, laissant l’auditeur satisfait et béat d’admiration devant une oeuvre unique, à la jonction du nouvel-âge, de l’expérimental et du minimalisme, laissant même présager certaines avenues explorées bien plus tard du côté de la musique électronique.

 

Cet album est-il en avance sur son temps?
Non. Il est hors du temps.

cover antico1

 

 

 

 

LINO CAPRA VACCINA
Antico Adagio
(Nö, 1978)

Genre: minimalisme, électronique, nouvel-âge.
Dans le même genre que Steve Reich, Franco Battiato, Philip Glass.

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Guillaume Cloutier
Blogueur - RREVERB

Non content d’être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du ‘crate digging’ avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s’adonne également à l’étude de la musique, et passe ses temps libres à l’enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.