Cet article est le deuxième d’une série de deux sur le début des années 70 de Neil Young. Cliquez ici pour le lire le premier.

 

Après le succès artistique et commercial du chef-d’œuvre « After the Gold Rush », Neil Young est parti en tournée solo et a joué plusieurs nouvelles chansons, lui qui composait beaucoup à cette époque. Après avoir enregistré son dernier album dans son sous-sol, Neil recherchait une formule différente. Il est donc allé à Nashville, où il s’est entouré de musiciens locaux, qu’il a baptisés The Stray Gators.  C’est avec ce groupe hétéroclite qu’est né, en 1972, « Harvest », son plus grand succès commercial en carrière, et un autre chef-d’œuvre.

Il s’est passé près de 18 mois entre la parution des deux albums, délai anormalement long pour l’époque et pour un auteur-compositeur aussi prolifique que Neil Young. Plusieurs raisons expliquent ce flottement. Tout d’abord, Neil s’est blessé au dos en travaillant sur son ranch californien. Il a été alité durant une longue période, et a même dû être opéré. Il a aussi eu des disputes avec Crosby, Stills & Nash, marquant la fin de la première période de CSNY. Il s’est également embrouillé avec Crazy Horse, surtout avec le guitariste Danny Whitten, aux prises avec des problèmes de drogue. Et il s’est finalement séparé de sa femme Susan, avant d’amorcer une relation avec l’actrice Carrie Snodgrass. Pour couronner le tout, Young a eu (encore) des ennuis avec sa compagnie de disque, qui voulait mettre le joli minois de Young sur la couverture de l’album à venir, alors que Neil refusait son vedettariat croissant.

Malgré tous ces chamboulements, Neil Young a produit un autre excellent album, qui contient son plus grand tube, et bien souvent la seule pièce que plusieurs connaissent de lui, malheureusement. Il est question ici évidemment de Heart Of Gold, magnifique chanson où le narrateur est en quête d’un amour qui lui échappe. Même si on a peut-être trop entendu cette chanson, on ne peut pas s’en lasser, tellement la mélodie est parfaite et les paroles sont simples mais justes. Et que dire du solo d’harmonica! Le groupe qui l’accompagne est éminemment professionnel, avec Jack Nitzsche au piano, Ben Keith à la steel guitar, Tim Drummond à la basse et Kenny Buttrey à la batterie (il avait également joué avec Bob Dylan dans la deuxième moitié des année 60). Des amis de Neil ont aussi contribué aux voix, dont James Taylor, Linda Ronstadt et CSN.

Old Man est un autre tube aux sonorités country-folk-rock, cette fois inspiré par Louis Avila, un homme de 70 ans qui travaillait sur le ranch de Young. On retrouve encore la sensibilité qui a marqué le précédent album et qui est bien présente sur celui-ci. Écrite en pensant notamment à Whitten et à tous les musiciens qui ont souffert d’addiction, The Needle And The Damage Done décrit la descente aux enfers d’un junkie et la difficulté de voir un ami se détruire de la sorte : « I’ve seen the needle and the damage done / A little part of it in everyone / But every junkie’s like a settin’ sun ». La version qu’on retrouve sur l’album a été enregistrée en public en janvier 1971.

Le charme bucolique de la chanson-titre est irrésistible, alors que le côté décontracté de Out On The Weekend est franchement séduisant. Le narrateur nous emmène avec lui dans les recoins les plus sombres de son âme, et les passages à l’harmonica sont particulièrement émouvants. Neil Young a enregistré deux pièces avec l’Orchestre symphonique de Londres, soit les charmantes There’s A World et A Man Needs A Maid. Pour la petite histoire, le titre plutôt machiste de la deuxième pièce est en fait une référence à un film dans lequel a joué Carrie Snodgrass, soit Diary of a Mad Housewife. La chanson traite également de la peur de se faire blesser et de la recherche de l’amour. Neil s’est tout de même attiré les foudres du mouvement féministe, avec raison.

Le côté plus mordant de l’album est représenté par deux excellentes chansons où la guitare de Neil est à l’avant-plan (l’enregistrement de ces morceaux s’est fait au ranch de Neil). Reprenant la thématique de Southern Man, Alabama dénonce les injustices raciales du Sud des États-Unis. Lynyrd Skynyrd a finalement répondu à Young en 1974, avec Sweet Home Alabama. Plus longue chanson du disque, Words (Between the Lines of Age) est un long jam enregistré live en studio. On retrouve le côté exploratoire et vaguement audacieux de « Everybody Knows This Is Nowhere », que Neil Young se fera un plaisir de pousser encore plus loin tout au cours de sa longue et protéiforme carrière.

Le débat fait toujours rage parmi les fans de Neil Young : lequel des deux, entre « After The Gold Rush » et « Harvest », est le meilleur album? Les deux albums sont extrêmement bien faits, avec certains des grands classiques de Young. Les deux ont leurs qualités et leurs petits défauts. Le premier a un son plus brute, puisque l’enregistrement s’est fait dans le sous-sol de Neil. On le sent un peu plus à fleur de peau sur plusieurs chansons. Le second a un son davantage professionnel et poli, résultat des sessions d’enregistrement à Nashville. Finalement, ce n’est qu’une question de préférence, et l’on serait mieux de laisser ce débat aux puristes, pour seulement apprécier à leur manière ces deux chefs-d’œuvre.

L’immense popularité de Neil Young est survenue à un moment trouble de sa vie. Danny Whitten et son roadie Bruce Berry sont tous deux décédés de surdose en 1972 et 1973, ce qui a plongé Neil dans une dépression. Ses albums suivants ont été marqués par des échecs commerciaux, que Neil semblait presque avoir voulus. Il voulait tuer son image de singer-songwriter populaire, à son sommet après le succès de « Harvest ». Il s’est plutôt refermé sur lui-même et ses démons intérieurs, dénonçant au passage l’échec du rêve américain, lui qui est un Canadien qui a émigré en Californie. Intensément sombres et troublés, les trois prochains albums de Neil Young, parus de 1973 à 75, seront appelés par ses fans la Ditch Trilogy, comprenant « Time Fades Away », « On The Beach » et « Tonight’s The Night ». La souffrance n’aura jamais donné d’aussi beaux résultats!

 

NEIL YOUNG

Harvest

(Reprise, 1972)

 

-Genre : folk-rock

-Dans le même genre que Bob Dylan, Van Morrison, The Band et Jackson Browne

 

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NEIL YOUNG : Le succès commercial, malgré lui
ORIGINALITÉ 85%
AUTHENTICITÉ 100%
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TEXTES 95%
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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.