PJ Harvey s’est faite rare à Montréal! Une magnifique visite à l’Olympia en 1995 pour présenter le grandiose “To Bring You My Love”, alors qu’elle n’était pas encore très connue, puis deux soirs en première partie de U2 au Centre Bell, en mai 2001. Puis, nada. Plus rien. Les Montréalais n’ont jamais eu la chance d’entendre en concert les moments plus punk de “Uh huh her”, ni pu apprécier en concert son jeu de piano éthylique de l’époque “White Chalk”.

On a donc fait le bon directement à l’époque engagée de PJ Harvey, alors que les deux soirs au Métropolis les 14 et 15 avril 2017, ont mis en lumière les albums “Let England Shake” et “The Hope Six Demolition Project” de 2011 et 2016. Deux opus où Harvey a cessé de parler « d’elle » (de façon imaginaire ou réelle – on ne sait jamais trop), pour parler « d’eux ». Son attention est maintenant entièrement tournée vers ceux et celles qui en arrachent au quotidien, que ce soit en Afghanistan ou dans les quartiers délabrés de Washington DC. Deux sortes de misères qu’elle a vues, et documentées en musique et en image, avec le photographe Seamus Murphy.

Le traumatisme de la pauvreté et la misère

Les 9 musiciens qui entourent Harvey, dont les fidèles John Parish et Mick Harvey (aucun lien de parenté), ont l’air grave et ne rigolent pas lorsqu’ils appuient les propos de Polly Jean et se disent qu’ils devraient amener ces problématiques aux Nations Unies. Dans ce contexte, on peut se demander si PJ Harvey a encore envie de chanter Good Fortune, C’mon Billy ou Dress. Elle semble davantage être en mission, de n’axer ses propose sur les problèmes de société qui semblent être gravés dans son cerveau. Lorsqu’elle décrit cette pauvre femme américaine, probablement amérindienne, en chaise roulante, la casquette des Redskins portée à l’envers (sur Medicinals), elle ne porte pas de jugement de valeur. Elle souligne plutôt que l’image de la réussite occidentale sonne faux face à la dure réalité d’un grand nombre d’individus laissés pour contre.

 

C’est en recevant les chansons musclées des deux derniers albums de PJ Harvey en concert qu’on réalise leur grande qualité, et leur force. Un morceau comme Ministry of Defence, martelé par quatre guitares électriques, deux saxophones (plus un 3e joué par PJ elle-même), deux percussionnistes et Mick Harvey au mellotron se retrouve avec un impact décuplé comparé à sa version studio. The Wheel prend aussi une tout autre ampleur avec cette répétition insistante des vers finaux, Watch them fade out, en harmonies, qui fait réaliser à quel point elle est marquée par la disparition de 28 000 enfants. Non, il n’y a pas matière à rigolade ni à se regarder le nombril. Les propos sont graves. Le groupe formé par Harvey autour d’elle est de haut niveau. Ils apportent un vaste éventail de combinaisons possibles, en changeant d’instruments, en ne jouant que les notes qu’il faut, pas plus, pas moins. Exemplaire!

D’autres morceaux, comme The Orange Monkey, misent sur les subtilités musicales des versions studio, et sont livrés avec doigté. Des moments aussi forts, mais plus calmes. Au final, PJ Harvey aura interprété chacun des morceaux de « The Hope Six Demolition Project » en deux soirs, ainsi que plusieurs titres de « Let England Shake ».

 

Un riche répertoire dans lequel piger

Lors de la première soirée, le trois quarts des morceaux joués reflétaient ce récent courant dans l’oeuvre musicale de PJ Harvey, avec quelques retouches minimalistes de The Devil et When Under Ether, de l’album “White Chalk”. Mais cette fois, pas de piano: ce sont les quelques notes égrenées par la guitare électrique de Parish qui créeront l’ambiance dont Polly Jean aura besoin pour s’immerger dans cette ambiance. Magistral.

 

Lors de la deuxième soirée, ce sont To Talk To You (un morceau moins connu de « White Chalk ») et la finale du second rappel, la magnifique The River, de l’album « Is This Desire? » de 1998 qui nous laissera sur un nuage, qui se distingueront du répertoire des deux derniers opus de Harvey.

En rappel, il y aura quelques morceaux qui rappelleront certains grands moments de son riche répertoire: une furieuse version de 50 Foot Queenie puis un Highway 61 Revisited (le premier soir), un sombre et inspiré To Bring You My Love, où la voix d’outre-tombe de Harvey est toujours aussi hantante, et Down By The Water, qui fait office de « hit populaire » inévitable s’il en faut un dans le riche répertoire de l’Anglaise.

 

 

Dieu sait qu’il y aurait eu des morceaux qu’on aurait eu envie d’entendre… la syncopée Water, la rockeuse This Is Love, la sombre It’s You, la groovy Catherine ou l’envoutante We Float, la puissante Man-Size, la grandiose Rid of Me, les émotives Dry ou Oh My Lover ou n’importe quel morceau de “Stories of the City…” aurait mis le feu à l’endroit – encore plus si la belle avait empoigné une guitare électrique pour une pièce ou deux… Mais non, PJ Harvey n’était pas dans un état d’esprit “greatest hits” mais plutôt dans l’appui de la dure réalité dont elle a été témoin et qui semble l’avoir marquée profondément.

Et c’est tout à son honneur.

 

PJ HARVEY jouait au Metropolis de Montréal, les 14 et 15 avril 2017. Une présentation d’evenko.

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Nicolas Pelletier
Fondateur et rédacteur en chef
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Mélomane invétéré et rédacteur agréé, Nicolas pratique la critique en mode olympique: il parle de tout, tout le temps, depuis 1991. Il a publié 4 500 critiques de disques et concerts dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur en chef de 2009 à 2014. Nicolas a publié "Les perles rares et les grands crus de la musique" en janvier 2013, un ouvrage de 1250 pages en deux tomes.