Quelle formidable histoire que le parcours de Richard Desjardins! Alors qu’on fêtait il y a quelques mois les 25 ans de son grand classique « Tu m’aimes-tu », il est intéressant de retracer le chemin qui l’a mené à sa « découverte » par le grand public. Né en 1948 en Abitibi, Desjardins affiche un intérêt marqué pour la poésie : son premier recueil sort en 1971. Au milieu des années 70, il fonde le groupe country-rock Abbittibbi avec des amis de sa région natale. Il quitte finalement le groupe et tourne le documentaire Comme des chiens en pacage en 1977, sa deuxième passion étant la réalisation. Après avoir galéré quelque peu, Abbittibbi est remis sur pied, et cette fois un album voit le jour, en 1981 avec « Boom Town Café ». Le succès n’est pas au rendez-vous, et la formation se dissout à nouveau.

Cette séparation marque une nouvelle étape dans la carrière de Richard Desjardins. Ce dernier est bien décidé à mettre son propre matériel de l’avant, mais toutes les maisons de disques lui ferment la porte au nez. Son premier album paraît tout de même en 1988, financé par 400 personnes, qui lui donnent chacun 10 dollars. « Les derniers humains » se vend à 3000 exemplaires. Déterminé à percer, Desjardins reprend cette formule d’autofinancement pour un nouvel album.

Entre temps, deux événements lui procureront une salutaire visibilité et permettront sa spectaculaire éclosion de la fin de l’année 1990. Tout d’abord, l’Abitibien est directeur musical de la superbe trame sonore du film Le Party, de Pierre Falardeau. Desjardins joue aussi un rôle dans ce film marquant, en plus de composer quelques excellents morceaux, dont Le screw et Le cœur est un oiseau. Ensuite, le 11 juillet 1990, Richard Desjardins se produit au Festival d’été de Québec devant 5000 personnes. Il fait la première partie de Stephan Eicher, mais sa performance marque les esprits. Son nom circule de plus en plus dans les médias, et son deuxième album est sur le point de lui apporter une consécration sensationnelle.

richard desjardins

Richard Desjardins à Québec, photographié par Michel Dompierre

Pourtant, « Tu m’aimes-tu » a été rejeté par toutes les maisons de disques! Mais quel fabuleux disque que Richard Desjardins a enregistré à la Chapelle historique du Bon-Pasteur. Aux extrémités de cet opus devenu un grand classique, on retrouve deux de ses chefs-d’œuvre. La chanson-titre ouvre l’album avec un motif de piano reconnaissable entre tous. Sensible, évocatrice et originale, la superbe poésie de l’auteur n’aura jamais été aussi belle : « T’es tell’ment tell’ment tell’ment belle, Un cadeau d’la mort, Un envoi du ciel, J’en crois pas mon corps ». En conclusion, Desjardins nous offre une de ses plus belles chansons avec la magnifique Quand j’aime une fois j’aime pour toujours. Accompagné cette fois seulement par une guitare acoustique, Desjardins livre une grande performance vocale, toute en nuance et en intensité dramatique. La poésie est encore frappante : « Tu entendras ma voix, Dans le ciel du faubourg. J’avancerai vers toi, Avec les yeux d’un sourd ».

L’instrumentation est donc minimaliste, épurée au possible pour laisser toute la place aux mots de Richard Desjardins (le poète Michel X. Côté a aussi collaboré à deux textes). Ce dernier touche aussi à plusieurs genres, effleurant tantôt le jazz (Lucky Lucky), tantôt le folk, mais aussi le country, comme sur la dynamique Le bon gars. Le piano rappelle un bon vieux blues sur la courte Quand Ton Corps Touche. Desjardins est cependant à son meilleur sur des ballades, notamment avec la magnifique Va-t’en pas (dont Safia Nolin a fait une superbe reprise dernièrement). Tour à tour menaçant et lumineux, le piano installe une ambiance parfaite pour un texte à la fois impénétrable et angoissant : « Va-t’en pas. Dehors j’ai vu un ciel si dur, Que tombaient les oiseaux ».

Intemporelle et intrigante, …Et j’ai couché dans mon char est une mystérieuse quête, sorte de fuite en avant vers un ailleurs que l’auteur espère meilleur. Poétique chanson d’amour, L’homme-canon est une des plus touchantes pièces de l’album, et l’on sent Desjardins à fleur de peau. La très belle Signe distinctif pousse la métaphore encore un peu plus loin. Plus longue chanson du disque, Nataq est un incroyable tour de force, racontant l’histoire d’une femme inuit (une exposition y a même été consacrée il y a quelques mois).

Cet album a donc eu un immense impact à sa sortie, s’écoulant à plus de 150 000 copies depuis sa parution. L’Europe francophone a aussi été saisie par la force de la plume de Richard Desjardins; Francis Cabrel fera même une très belle reprise de Quand j’aime une fois j’aime pour toujours. C’est donc dans la quarantaine que Richard Desjardins a été « découvert » par les Québécois : vaut mieux tard que jamais. Depuis, il occupe une place importante dans la chanson québécoise, avec son parler bien original et sa perspective unique. D’album live en réunion avec Abbittibbi, en passant par des documentaires coup-de-poing et des albums symphoniques, Desjardins n’a sûrement pas fini de nous épater!

richard desjardins tu m'aimes-tu
RICHARD DESJARDINS
Tu m’aimes-tu
(Foukinic, 1990)

-Genre : chanson québécoise
-Un mélange entre Félix Leclerc, Plume Latraverse, Gilles Vigneault et Léo Ferré

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La « découverte » de RICHARD DESJARDINS
ORIGINALITÉ 85%
AUTHENTICITÉ 100%
ACCESSIBILITÉ 80%
DIRECTION ARTISTIQUE95%
QUALITÉ MUSICALE90%
TEXTES 100%
92%Overall Score
Reader Rating: (5 Votes)
100%

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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d’heures d’écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.