Comme certains d’entre vous le savez peut-être déjà, je suis allé au Sénégal du 1er au 16 août (accompagné par ma fiancée, qui y était depuis la mi-juillet). Ce fut un voyage marquant et mémorable à bien des égards. Dépaysant au possible aussi. Le mélomane que je suis espérait aussi profiter d’une expérience musicale « authentique », puisée directement à la source. Le Festival Nuits d’Afrique, c’est très bien, mais entendre de la musique au cœur d’une chaude nuit africaine, c’est bien mieux. Comme c’est souvent le cas, les attentes ont été très différentes de la réalité. Le toubab que je suis (c’est ainsi que se fait appeler péjorativement le Blanc – ou l’étranger, même noir – en Afrique de l’Ouest) n’a pas trouvé ce qu’il voulait, mais il a plutôt découvert une autre réalité.

Ce que j’avais pu m’imaginer de l’Afrique et de ses liens ancestraux à la musique est demeuré un fantasme dans mon esprit d’Occidental. Dans mes rêves les plus fous, mon Afrique imaginaire était celle où, une fois le soleil couché, tous les habitants cessent leurs activités afin de sortir leur kora, leur balafon, leur djembé et leurs autres instruments traditionnels pour jouer et danser jusqu’aux petites heures de la nuit. Si j’avais pu m’imaginer une telle chose, c’est resté dans mon imaginaire et dans les fantaisies qu’on sert aux touristes en recherche d’une authenticité fallacieuse. Je ne prétends pas décrire une vérité absolue, mais je veux seulement faire le récit de ma quête de musique lors de ces deux courtes semaines au Sénégal.

Quelques jours avant de m’envoler, un ami, immense amateur de musique africaine, m’enviait et me suppliait de vivre au moins une expérience musicale digne de ce nom lors de mon périple. « Je vais essayer, c’est certain que j’aimerais voir au moins un spectacle sur place », que je lui réponds. « Tu DOIS en voir, c’est l’Afrique! », rétorque-t-il avec passion. Avant de partir, j’avais cherché un peu afin de localiser des endroits pour voir des spectacles, mais ça avait été peu concluant. Je me suis dit que je verrais sur place.

Dès que je sors de l’aéroport, le choc et le dépaysement sont complets : tous les sens sont sollicités. Une fois embarqué dans le taxi qui nous amène à notre auberge, on ne peut ignorer qu’on est en Afrique. Outre la chaleur intense (qui n’a rien à voir avec les « canicules » du Québec), la musique qui joue à la radio nous rappelle qu’on est bien en Afrique. Dans tous les taxis, les autos ou les téléphones mobiles, il n’y a pas de Rihanna, de Lady Gaga ou de Nickelback. On peut plutôt entendre les Baaba Maal, Wally Seck, Salif Keita, Tiken Jah Fakoly, Ismaël Lô, Pape Diouf et Youssou N’Dour. Ce dernier est sûrement le Sénégalais le plus connu dans le monde, et est une immense vedette dans son pays. En plus d’être patron de presse, il est ministre de la Culture, du Tourisme et des Loisirs depuis 2012.

Le lendemain de mon arrivée à Dakar, la capitale, alors qu’on marche sur la plage, un homme fort sympathique nous arrête et discute avec nous (il me demande entre autres si je suis footballeur ou lutteur…). Avant de qu’on parte, il nous demande de revenir en soirée. Il pourra nous faire du poisson grillé, et ils sortiront les djembés et danseront. L’invitation est intéressante, mais on a prévu aller voir un ami qui reste à Dakar. C’est malheureux, mais il reste qu’on se demande si cette personne est honnête, si elle finira par nous demander de l’argent, ou, scénario moins plausible, par nous faire les poches. Au Sénégal, comme dans beaucoup d’autres pays, tout le monde (ou presque) pense que les Blancs sont riches. Bref, on le salue et on s’en va; première opportunité ratée.

Le lendemain, on se dirige vers l’Île de Gorée, près de Dakar, où transitaient jadis les esclaves avant de partir vers l’Amérique. Assis à une terrasse de restaurant sur cette petite Île hautement touristique, un joueur de kora vient nous divertir quelques instants. Le musicien sait jouer et chanter, même s’il n’est pas un Djéli Moussa Diawara. Épuisés de se faire harceler par des vendeurs et quémandeurs de toutes sortes (dont un qui nous attend à la sortie du restaurant afin qu’on aille voir ses statuettes made in China…), on l’ignore malheureusement. Une pareille situation se présentera une semaine plus tard au Lac Rose, un autre lieu très touristique. À force de se faire demander de l’argent pour tout et pour rien, dont pour des services qu’on n’a pas demandés, on se ferme complètement.

Au milieu de notre périple, on s’est rendus au village de Notto. C’est dans ce petit village campagnard d’un millier d’âmes qu’une famille avait hébergé ma fiancée lors d’un stage en éducation de deux mois, il y a trois ans. Tout le monde est très accueillant, et un voisin suggère même de faire une grande fête, de jouer de la musique et de danser. Enfin, peut-être aurai-je droit à mon expérience « authentique »? Une vraie celle-là : dans un village, avec la population locale, sans avoir à payer personne afin qu’ils jouent à l’Africain qui satisfait le fantasme du toubab… Mais comme beaucoup de choses au Sénégal, rien n’est simple et rien n’est clair. La fête n’a finalement pas eu lieu, et il n’y a pas eu non plus de danse. Ça a été une soirée comme une autre, assis dehors à discuter de tout et de rien, tout en se faisant dévorer par les moustiques.

Au village de Notto, les gens aiment tout de même beaucoup la musique. Ils en écoutent très souvent, le plus souvent à la radio ou sur leur téléphone portable. Youssou N’Dour est un favori ici aussi, voire un demi-dieu. Les habitants au village aiment bien aussi nous montrer des vidéos de danse sur leur portable. Les danses qu’on y voit les amusent beaucoup, surtout lorsque des Blancs sont les interprètes. Et c’est souvent à ce moment qu’ils nous demandent de nous déhancher au son de la musique qui joue. Ils se mettent à taper des mains, les toubabs se lèvent et s’exécutent, pour le plus grand plaisir des Sénégalais, qui restent assis (sauf quelques enfants). C’est un rituel assez fréquent, et, il faut le dire, plutôt drôle, surtout si on ne se prend pas trop au sérieux!

Après Notto, nous nous sommes déplacés au nord du pays, dans la charmante ville de Saint-Louis, ancienne capitale coloniale. C’est sur l’Île de Saint-Louis que j’ai trouvé un disquaire! Il était plutôt modeste, il va sans dire. Un présentoir regroupait près d’une centaine de disques, incluant entre autres le Kora Jazz Trio, Youssou N’Dour, Jimi Hendrix et Deep Forest. J’ai pu parler un peu de musique avec l’homme qui s’occupait de l’endroit. J’ai finalement acheté deux disques gravés, qui sont en fait des compilations que le disquaire fait lui-même à partir de fichiers qu’il obtient (légalement ou illégalement?). Le premier regroupe des artistes sénégalais peu connus, avec des chansons surtout acoustiques, et le deuxième comprend des belles voix africaines. J’ai payé le « prix toubab » pour ces disques, mais au moins ils fonctionnent (!) et la musique est bonne.

Plus tard à Saint-Louis, en revenant de souper, deux hommes nous ont accosté dans la rue. Ils nous demandent d’où on vient, et d’autres questions que des touristes peuvent se faire poser. Ils nous proposent finalement de nous joindre à eux pour une soirée toute en musique, où il y aura du djembé, de la kora et d’autres instruments traditionnels. Est-ce que ce sera enfin mon expérience « authentique »? On leur demande à quel endroit ça aura lieu, mais leur réponse est plutôt vague. « Près du pont », qu’ils nous disent. C’est justement là qu’on s’est faits harceler par des vendeurs et des mendiants un peu trop insistants. Les deux hommes prennent la peine de préciser qu’ils ne sont pas violents : ça sent vraiment mauvais cette histoire. On peut croire qu’ils ont essayé de nous attirer à cet endroit en nous promettant de la musique traditionnelle sénégalaise. Malheureusement pour eux, on avait déjà perdu notre naïveté à ce moment…

Quelques jours après cet épisode, on se déplace au sud du Sénégal, dans la belle région du Sine-Saloum, où les forêts de mangroves sont légion. L’endroit est chouette, presque paradisiaque, sur une île reculée qui fonctionne à l’énergie solaire. De gentils Français sont propriétaires des lieux, et proposent plusieurs excursions dans la région. L’une d’entre elles me frappe : moyennant une somme relativement raisonnable, on peut visiter le village voisin, manger avec les habitants et… nos « hôtes » feront des chants, de la danse et du tam-tam. Pour ce qui est de l’authenticité, on repassera!

Notre périple s’est finalement terminé à Dakar, où nous avons revu notre ami sénégalais, qu’on avait connu à Montréal il y a quelques années. Pur hasard : les célébrations de son mariage – musulman traditionnel – se tenaient dans les jours où nous y étions. Un soir, nous avons rencontré un griot. Ce dernier appartient à une caste particulière, et il naît griot, il ne peut pas le devenir. Les griots suivent des familles, et sont rattachés à elles. Ils connaissent l’arbre généalogique des familles qu’ils suivent et le chantent lorsqu’ils les visitent lors d’événements spéciaux, comme des mariages ou des funérailles. Ils sont donc des musiciens et des chanteurs accomplis, et ce, depuis des générations.

Là où ça se complique, c’est que les griots, lorsqu’ils chantent à la famille, demandent de l’argent, ou bien il est attendu qu’ils en recevront. C’est pratiquement une relation utilisateur-payeur. Donc, le soir où on rencontre le griot, il nous dit qu’il est griot et que, selon la tradition, on doit lui donner de l’argent. Je m’exécute, et lorsque je lui demande de quel instrument il joue, il me dit qu’il fait de la filiation familiale. Disons que ce ne sont pas les mêmes griots que ceux qu’on voit dans les salles de spectacle à Montréal!
Voici un exemple de griots à l’œuvre.

Plus tard dans la soirée, on se retrouve dans le salon familial, où il y a une vingtaine de personnes. Le griot rencontré plus tôt est là, et sa mère arrive ensuite. On ne sait pas trop ce qui se trame, mais il va se passer quelque chose. Assise par terre, la mère du griot commence à chanter d’une voix d’une voix riche et portante. Sa voix emplit la pièce d’une manière très spéciale, et quelques autres femmes chantent avec elle. J’en ai des frissons, en même temps que je me demande ce qui se passe et ce que cette dame peut bien chanter. Serait-ce enfin, la veille de mon départ, l’expérience musicale « authentique » que je recherchais depuis le début de mon voyage?

Chaque personne au salon distribue allègrement de l’argent aux griots. Ceux-ci leur racontent le passé de leur famille en nommant leurs ancêtres. Je donne finalement un petit montant d’argent à la mère du griot. Tout le monde est surpris, et on voit les yeux de la chanteuse qui s’illuminent. Elle semble surprise mais très contente. Elle nous regarde et nous chante un morceau spécialement pour nous. Que chantait-elle? Je n’en avais aucune idée. Mais je me suis finalement dit que l’Afrique, la vraie, était peut-être là, dans l’émotion et l’histoire que portent la voix de cette femme, plutôt que dans mon imagination romanesque d’Occidental choyé.

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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.