En 1965, le groupe anglais The Kinks a été interdit de travailler sur le territoire américain pour une période de quatre ans. Cette décision de l’American Federation of Musicians est toujours aussi mystérieuse qu’à l’époque, mais il y a fort à parier que cette exclusion a été causée par le comportement sur scène du groupe. Les frères Ray et Dave Davies se chamaillaient incessamment, et la bagarre éclatait parfois entre le bouillant Dave, le bassiste Pete Quaife et le batteur Mick Avory. Ce dernier a d’ailleurs déjà assommé le cadet des frères Davies avec un coup de cymbale sur la tête qui a nécessité 16 points de suture! L’interdiction de tournée, en pleine British Invasion, a certainement nui à la portée commerciale du groupe dans l’immense marché américain. Cela leur a aussi permis d’emprunter une nouvelle direction, qui a culminé avec le chef d’œuvre « The Village Green Preservation Society », sorti à la fin de 1968.

De 1964 jusqu’à la parution de ce classique, il s’est passé beaucoup de choses pour ces garçons du nord de Londres. En 1964 est parue You Really Got Me, qui leur a amené un succès instantané. L’année suivante, le groupe innove encore, avec le rock à saveur indienne de See My Friends, parue six mois avant Norwegian Wood des Beatles. Une série de grandes réussites se sont enchaînées avec les excellentes Sunny Afternoon, Dead End Street et Waterloo Sunset, qui montrent que Ray Davies est l’égal des Lennon, McCartney, Jagger, Richards, Dylan et Townshend. Dave prendra même la place de Ray au chant principal sur la surprenante Death Of A Clown.
Voici d’ailleurs une sélection de 13 chansons des premières années du groupe.

Mais peu après l’interdiction de tournée aux États-Unis, Ray souffrira d’une dépression nerveuse. Au cours de 1966 et 67, le groupe perdra aussi une grande partie de ses supporteurs aux États-Unis. L’année 1968 sera encore plus catastrophique de ce point de vue, et la chute se fera aussi sentir au Royaume-Uni. En quelques années, The Kinks est donc passé d’un groupe du Top 10 à un groupe-culte, ou du moins marginal. Évidemment, cela a eu des répercussions sur les relations entre les membres du groupe, qui est passé bien proche de se séparer. Ray avait ainsi envisagé « Village Green » comme un album solo, mais s’est finalement ravisé. Le groupe a donc pondu un de ses meilleurs opus, sinon le meilleur (ce sera aussi le dernier avec le quatuor d’origine, puisque Quaife quittera le groupe en 1969).

The Village Green Preservation Society ouvre l’album et nous expose aux thèmes dominants de l’album : la nostalgie de l’enfance et le désir de retourner à un passé idéalisé (de préférence loin des grandes villes). Le leitmotiv est clair, avec tout de même une pointe d’ironie : « Preserving the old ways from being abused. Protecting the new ways, for me and for you ». Plus loin, la somptueuse Village Green (sûrement l’une des meilleures chansons de leur répertoire) reprend cette idée et la développe de brillante manière.


The Village Green Preservation Society … 0:01 / Do You Remember Walter? … 2:49 / Picture Book … 5:16 / Johnny Thunder … 7:52 / Last of the Steam-Powered Trains … 10:25 / Big Sky … 14:36 / Sitting by the Riverside … 17:27 / Animal Farm … 19:52 / Village Green … 22:52 / Starstruck … 25:02 / Phenomenal Cat … 27:24 / All of My Friends Were There … 30:02 / Wicked Annabella … 32:28 / Monica … 35:11 / People Take Pictures of Each Other … 37:27

La dynamique Picture Book et l’amusante People Take Pictures Of Each Other parlent de la photographie comme objet de préservation des souvenirs. Sur l’excellente Do You Remember Walter?, Ray se demande ce qu’il est advenu de son pote Walter, avec qui il jouait au cricket et fumait des cigarettes. Ray trouve toujours les mots justes : « Walter, you are just an echo of a world I knew so long ago. If you saw me now you wouldn’t even know my name. I bet you’re fat and married and you’re always home in bed by half-past eight ».

Musicalement, l’album est également très solide. Le pianiste Nicky Hopkins, qui a collaboré entre autres avec les Stones, les Who et John Lennon, ajoute sa touche à plusieurs des chansons, dont sur la très belle Sitting By The Riverside. Le musicien de studio joue aussi du mellotron (l’ancêtre du synthétiseur) sur l’entraînante Starstruck et la planante Phenomenal Cat. Ailleurs, le folk-rock de Big Sky et Animal Farm est tout simplement irrésistible. Tout en étant très réussies, deux chansons détonnent finalement quelque peu du reste de l’album. La bluesy Last of the Steam-Powered Trains emprunte un motif à Smokestack Lightnin’ de Howlin Wolf. Chantée par Dave, Wicked Anabella a une guitare lourde et une ambiance psychédélique.

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Ray Davies est à l’avant, entouré de Pete Quaife, son frère Dave et Mick Avory

En 1968, les amateurs de rock ont pu savourer notamment « Electric Ladyland » de Jimi Hendrix, « Beggars Banquet » des Rolling Stones, « White Album » des Beatles, et le premier album de Led Zeppelin allait paraître au début de l’année 1969. Dans ce contexte, cet album-concept sur la nostalgie d’un temps révolu semblait anachronique et ne cadrait pas avec le paradigme « peace and love » de l’époque. Il faut aussi mentionner que la société, les lieux et les personnages décrits dans l’album sont on ne peut plus anglais. Les intentions commerciales étaient nulles, et le résultat a égalé les faibles attentes de ce côté.

C’est toutefois au fil des années que « Village Green » s’est imposé. En tant qu’auteur-compositeur, Ray Davies n’a sûrement jamais été meilleur pendant tout un album. Ses qualités d’observateur et d’interprète, de même que son talent mélodique, sont à leur summum. Sa livraison très décontractée, presque paresseuse par moments, vont bien avec les chansons qu’il a écrites. Ray Davies et son groupe auront finalement influencé plusieurs générations de musiciens, qu’on pense seulement à David Bowie, Paul Weller ou Damon Albarn.

the kinks village green
THE KINKS
The Village Green Preservation Society
(Pye, 1968)

-Genre : Pop-rock et Baroque pop
-Dans le même genre que The Beatles, The Beach Boys, The Who

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THE KINKS : Le retour à un passé idéalisé
ORIGINALITÉ 90%
AUTHENTICITÉ 95%
ACCESSIBILITÉ 85%
DIRECTION ARTISTIQUE100%
QUALITÉ MUSICALE100%
textes95%
94%Overall Score
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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d’heures d’écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.