Après des débuts prometteurs en qualité de chanteur folk-rock et sympathique troubadour rêveur, TIM BUCKLEY, à peine à l’aube de la vingtaine, a décidé de faire table rase de son succès et des contraintes qu’il voyait poindre à l’horizon en sortant « HAPPY SAD ». Faisant fi de toutes les attentes et de l’avis de ses producteurs, Buckley choisit plutôt de donner libre cours à ses aspirations (et inspirations) jazz et avant-gardistes, retenant les bases acoustiques et le dénuement du folk pour teinter le tout de progressions d’accords raffinées, de lignes mélodiques jazz à la guitare solo et une instrumentation peu commune pour un disque considéré malgré tout plutôt folk ou pop que jazz ou expérimental. Abandonnant du même coup le format des chansons pop, il propose de longues compositions qui ne descendent qu’une seule fois sous la barre des cinq minutes avec la délicate Sing A Song For You, ce petit bijou élégiaque qui clôt « Happy Sad » à la fois comme un écho du folkman que Buckley souhaitait enterrer autant qu’une timide reconnaissance d’un genre qui restera une partie intégrante de son mythe.

 

Empruntant le vamp de All Blues de Miles Davis pour fournir la base de Strange Feelin’, le jeune chanteur annonce des nouvelles couleurs dès le commencement de l’album, allant jusqu’à laisser au vibraphone le soin d’ouvrir la chanson avant même que les guitares ne soient entendues. Y adjoignant une contrebasse et des percussions qui apparaîtront occasionnellement au gré des pièces, Buckley dispose donc de fondations minimalistes pour porter sa voix et en mettre en relief toutes les nuances et la richesse. Parlant d’une relation sentimentale dans un moment difficile, Strange Feelin’ déploie l’éventail des possibilités vocales extraordinaires du chanteur tout en douceur, passant avec un naturel désarmant des basses à la voix de tête et étirant paresseusement les notes longues comme s’il voulait évoquer la langueur et charmer à tout prix la destinatrice du texte.

 

Alors que l’ensoleillée Buzzin’ Fly, composée bien avant la conception de l’album, trahit les origines folk de Buckley tout en surfant sur la même vague que la pièce précédente (quoiqu’avec un propos plus heureux), Buckley a conservé la pièce maîtresse de l’album pour la fin de la face A de « Happy Sad ». Poursuivant sur le thème des amours difficiles et des émotions complexes qui les accompagnent, Love From Room 109 At The Islander (On Pacific Coast Highway) est une pièce-fleuve à l’atmosphère dépouillée, les nombreux passages plus silencieux étant comblés par la résonance du vibraphone et le son du ressac, ce dernier élément devant sa présence à un défaut sur les bandes de l’enregistrement original.

Le groupe souhaitant conserver cette prise malgré l’impossibilité d’enlever ce chuintement électrique, le producteur Jerry Yester eut la bonne idée de le dissimuler avec ces sons de l’océan, ajoutant à la chanson une dimension poétique et ouvrant son espace sonore sans l’ajout d’aucun instrument ou d’aucune voix. Cette ambiance rêveuse laisse également sa marque sur Dream Letter, laquelle abandonne le confort « trippy » et l’effet de fresque musicale de Love From Room 109 At The Islander (On Pacific Coast Highway) pour s’immerger dans la nostalgie et les réflexions profondes que lui évoquent son ex femme et son fils Jeff, qui connaîtra un destin tout aussi tragique que celui de son père plusieurs années plus tard. Ce morceau, empli de l’opulence des sonorités du vibraphone et de l’archet à la contrebasse ne laisse en rien présager l’explosion à la fois folk, blues et tribale qu’est Gypsy Woman, pièce autant détestée qu’adulée par les fans et les critiques.

Au diable la fragilité et le ton de confession de la pièce précédente; Buckley est prêt à tout briser dans ce jam où sa voix semble se délivrer, tour à tour caressante dans les moments les plus calmes et fouettant les troupes lorsque la tension monte. Chanson à part au beau milieu d’une sélection de compositions remarquables par leur douceur et leur élaboration, Gypsy Woman voit le chanteur sous un jour passionné et enflammé que l’on a vu trop rarement, et les audacieuses acrobaties vocales sur lesquelles elle repose préfigurent les expérimentations avant-gardistes sur « Lorca » et « Starsailor ».

 

Avec son successeur « Blue Afternoon », « Happy Sad » forme un diptyque qui est le point de jonction entre deux périodes aux antipodes de la carrière de Tim Buckley. Entre le folk lourdement influencé par son idole Fred Neil et ses explorations dans les zones les plus reculées du jazz et de l’avant-garde, l’album est en vérité le « coming of age » de Tim Buckley où, en plus d’amorcer une transformation musicale, il signe pour la première fois tous les textes, rapprochant encore davantage l’oeuvre de l’adulte que l’artiste était en train de devenir en s’assumant toujours davantage, et en ouvrant du coup une fenêtre privilégiée sur cette période de sa vie.

Peu importe aujourd’hui que ce disque ait été le premier à détourner certains de ses fans de la première heure, ou qu’il marque la fin de la confiance de Buckley en ses producteurs et son rejet de tous les rouages de la machine de la pop; près de cinquante ans plus tard, il demeure une oeuvre à part qui a su mélanger les genres tout en demeurant agréable à l’écoute, et son insaisissable élégance nimbée de mystère demeure intacte aujourd’hui. Un grand album par un grand auteur-compositeur-interprète qui demeure méconnu aujourd’hui.

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TIM BUCKLEY
Happy Sad
(Elektra, 1969)

– Genre: Folk, jazz, obscuro.
– Dans le même genre que: Van Morrison, Bob Dylan, Neil Young, Leonard Cohen.

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Guillaume Cloutier
Blogueur - RREVERB

Non content d'être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du 'crate digging' avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s'adonne également à l'étude de la musique, et passe ses temps libres à l'enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.