Keith Richards est un personnage plus grand que nature. Le légendaire guitariste et compositeur des non moins légendaires Rolling Stones a maintenant 71 ans et, si on se fie aux photos et entrevues  les plus récentes, il a pris un coup de vieux. On est donc ravi que ce “survivant du rock” sorte un nouvel album solo. « Crosseyed Heart » n’est que le 3e album solo de Richards, après l’excellent « Talk is Cheap » de 1988 et « Main Offender » paru quatre ans plus tard.

Richards ne s’est jamais senti à l’aise derrière un micro. Il avouait dans sa bio « Life » – un imposant bouquin de 547 pages paru en 2010 – qu’il a toujours été un peu étonné que le public s’emballe lorsqu’il chante Happy, All About You ou You Got the Silver avec les Stones. Il a également beaucoup composé avec Mick Jagger, donc moins souvent seul. Mais à la lecture de « Life », on se rend compte que le “roi du riff” aime jouer avec d’autres musiciens et qu’il s’impatiente lors des trop longues pauses des Stones. Fatigué d’attendre après Mick, il finit par avoir assez de matériel pour produire un album.

 

On se dit qu’à 71 ans, en voyant ses potes s’éteindre les uns après les autres, et avec quelques pépins de santé à gérer (regardez ses doigts qui semblent atrophiés, ce qui doit être un cauchemar pour un guitariste), Keith Richards a peut-être eu envie de mettre sur disques ses idées, peut-être même un dernier chef d’œuvre avant de passer l’arme à gauche.

« Crosseyed Heart » est un album qui contient beaucoup de guitares. Plusieurs pistes s’entremêlent, et plusieurs copains participent : on y entend les mêmes X-Pensive Winos que sur ses premiers albums : Waddy Wachtel (lead guitar), Ivan Neville (claviers), Steve Jordan (batterie et co-composition), le fidèle Bobby Keys (sax), Bernard Fowler et Sarah Dash (aux chœurs). La belle Norah Jones vient chanter la ballade Illusion.

On se rappelle que les deux stars avaient chanté le classique Love Hurts, en concert, ensemble, il y a 10 ans.

 

Dès le départ, la pièce titre donne le ton: un magnifique blues acoustique, 100% solo, amène Richards dans un degré d’intimité et de dépouillement jamais vu. Tellement qu’il n’arrive pas à terminer son morceau, bafouille un solo, escamote le tout et lance « ok well that’s all I’ve got! ». Ça aurait d’ailleurs fait une excellente finale à ce disque, je ne sais pas pourquoi on le retrouve en intro.

L’album s’est « écrit tout seul » en jammant avec son grand ami, le batteur Steve Jordan. Une amitié qui a débuté il y a 25 ans. « Les chansons voulaient sortir toutes seules, l’album semblait vouloir se faire presque malgré nous », dira Richards, très candide sur le mode d’écriture. Il n’a jamais été du genre à forcer les choses, bien que les dates de tombée des projets avec les Stones dénaturent le processus. « Les chansons sont là, dans la pièce, et il s’agit simplement de les cueillir. »

 

Sur les autres morceaux de cet opus, on y reconnait le jeu de guitare typique de Richards. Nothing On Me est un morceau qui aurait eu sa place aux côtés des Waiting on a Friend. C’est aussi un album rempli d’histoire. Cette chanson fait justement référence à la surveillance policière que la star a subi la première moitié de sa carrière, jusqu’à son arrestation à Toronto en 77 où il est passé proche de faire de la prison. Substantial Damage en est une autre qui sent les Stones à plein nez – normal vous me direz – et qui fait danser la Fender de Richards.

 

Blues in the Morning est un rock’n’roll enlevant, dans sa forme la plus classique, à la Chuck Berry. On se rappelle que le guitariste américain a toujours été une influence majeure pour l’Anglais, de 17 ans son cadet. Leur relation n’a pas toujours été rose, Chuck Berry allant jusqu’à frapper Richards au visage suite au tournage du film « Hail! Hail! Rock’n’Roll » en 1986.

 

Something for Nothing est un autre morceau typiquement Richards, plein de riffs savoureux et de soul, rappelant son premier album solo. Un morceau où on “voit” presque Richards danser avec sa guitare.

« Crosseyed heart » est-il aussi bon que « Talk is Cheap »? Non. Clairement, l’homme est ailleurs. Beaucoup plus au crépuscule de sa vie, dans un mode de réflexion (Suspicious) que dans un mode rock’n’roll fougueux. Mais ce qui est beau à voir est que Richards a l’âme en paix. La bisbille avec son frère de son Mick Jagger est terminée depuis des lunes. Ses enfants et petits-enfants ont bien grandi. Son ex Anita Pallenberg est aujourd’hui « a lovely Grand-Mother » et n’est plus cette toxico paranoïaque qu’elle a longtemps été.

 

Lâchera-t-il les Stones? « Jamais! » dit-il dans cette entrevue avec Andrew Marr, le sourire aux lèvres. « Mick est au sommet de son art, Charlie est un des meilleurs batteurs de rock et Ronnie n’a jamais aussi bien joué. C’est une telle montée d’adrénaline de jouer sur scène… Tu n’abandonnes pas un tel bateau! ».

 

Cette entrevue à la BBC2 ramène Richards à ses années de jeune choriste qui chanta pour la reine, alors qu’il n’avait que 12 ans, puis à travers l’histoire des Rolling Stones. Vous y retrouverez un homme très simple, très sympathique, très ouvert à discuter de toutes sortes de choses.

 

Les Stones demeurent son bébé, les musiciens ses meilleurs amis. Encore à 71 ans, c’est la musique qui continue à faire avancer Keith Richards. L’homme ne posera sa guitare que lorsqu’il aura les pieds devant.

KEITH RICHARDS
Crosseyed Heart
(Republic Records, 2015)

-Genre: rock

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Mélomane invétéré plongeant dans tous les genres et époques, Nicolas Pelletier a publié 6 000 critiques de disques et concerts depuis 1991, dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur en chef de 2009 à 2014. Il publie "Les perles rares et grands crus de la musique" en 2013, lance le site RREVERB en 2014, et devient stratège numérique des radios de Bell Média en 2015, participant au lancement de la marque iHeartRadio au Canada en 2016. Il dirige maintenant la stratégie numérique d'ICI Musique, la radio musicale de Radio-Canada.