Si la reformation des héros montréalais Godspeed You! Black Emperor était déjà inattendue en soi après un hiatus qui semblait de plus en plus permanent (quelqu’un pourrait d’ailleurs appeler les membres de Wolf Parade pour avoir une convaincante conversation à cet effet?), la parution en 2012 de Allelujah! Don’t Bend Ascend était d’autant plus inespérée. Ce premier nouvel album en une décennie comprenait néanmoins du matériel écrit et répété maintes fois dans le cadre de la première incarnation du groupe, en faisant plus un complément qu’un renouveau.

La marche triomphante de leur nouvelle domination sur le genre se poursuit donc cette année avec Asunder, Sweet and Other Distress, première oeuvre de matériel 100% original. Et si le groupe a longtemps été connu pour son intensité, il opte cette fois pour un son plus émotif que politique.

Autre nouveauté au menu: une concision qu’on ne leur connaissait pas vraiment, se traduisant par un album de 40 minutes, loin des excès (souvent justifiés) des opus précédents. L’essence de la formule est tout de même maintenue, l’album consistant en deux pièces maitresses entrecoupées de drones ambiants aussi “distortionnés” que planants.

Le tout s’ouvre sur les guitares les plus féroces enregistrées par GY!BE depuis longtemps, appuyées pas une batterie qui valse aussi lentement que lourdement. La suite donne le ton pour plusieurs minutes de distorsions qui se concluent, sur la version vinyle, par une “encochure” (oui, je suspecte que je viens d’inventer un mot) qui laisse celle-ci s’éterniser jusqu’à ce que l’on déplace l’aiguille, nous rappelant l’effort à faire pour parfois passer au côté moins sombre des choses. Si cette longue intro réunit certains des meilleurs aspects du groupe, elle ne transmet néanmoins pas toute la charge émotive qui nous attend en inversant la platine.

Asunder Sweet” nous accueille en terrain ambiant familier, mais prend tout son envol dès qu’elle se transforme en “Piss Crowns Are Trebled“, qui pourrait bien prendre sa place parmi les incontournables du collectif. Celle-ci nous ramène les guitares noires, lentes et aiguisées, mais ajoute une section de cordes qui fait lentement son chemin, d’abord dans un arrangement ambiant, mais au fil du temps de plus en plus prenant. C’est au tiers, lorsque les choses s’arrêtent le temps d’une seule respiration pour reprendre avec une charge émotive insoupçonnée, que les cordes reviennent complètement déchirer l’opus dans un élan vers le bas qui ne peut que nous rentrer dans le corps de plein fouet. La spirale est aussi dramatique que mélancolique, lourde que remplie d’espoir. Les émotions sont transmises si adéquatement, directement dans les veines, que l’effet est toujours aussi présent après une dizaine d’écoutes. On réaccélère pour la finale et on tombe dans un côté “droit au but” que GY!BE n’avait pas exploré aussi explicitement depuis les moments les plus rapides de Lift Your Skinny Fists Like Antennas To Heaven. La finale? Une chute toute en douceur, bien naturellement.

Avec Asunder, Sweet and Other Distress, Godspeed You! Black Emperor vient probablement de produire sa meilleure fusion des genres, et par genres j’entends l’entièreté de ceux que le collectif s’est approprié au fil du temps. Porte d’entrée plus accessible et “légère” de son répertoire, ce nouvel opus devrait avec un peu de chances séduire des néophytes à l’affût, sans laisser de côté les nombreux fans du groupe qui découvriront un nouveau côté à ce son dont ils connaissent déjà les tangentes. Mission réussie.

Bonus: Fidèle à l’habitude du groupe, la direction artistique de la pochette est absolument somptueuse, dans un emballage au visuel typique mais bien exploité et une affiche chargée politiquement purement par sa simplicité.


GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR
Asunder, Sweet and Other Distress
(Constellation, 2015)

Lien vers la page Facebook du groupe

La lente métamorphose de GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR
ORIGINALITÉ 65%
AUTHENTICITÉ 90%
ACCESSIBILITÉ 75%
DIRECTION ARTISTIQUE91%
QUALITÉ MUSICALE80%
80%Overall Score
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Karl-Philip Marchand Giguère

Obsessif compulsif qui classe ses albums d’abord en ordre alphabétique d’artistes, puis de parutions (avec les simples sous les albums, question de confondre encore davantage les gens qui le visitent), Karl-Philip oeuvre dans l’industrie depuis plus d’une décennie. Il a touché à tout: maisons de disques, gestion de salles de spectacle et rédaction professionnelle pour de nombreux artistes. Il assiste à de nombreux shows lorsqu’il n’est pas désespérément en train d’essayer de faire de la place dans sa bibliothèque musicale.