La formation montréalaise Kleztory a fait paraître son troisième album, « Arrival », en mars dernier. Il s’agissait d’un premier disque en sept ans pour ce groupe de musique klezmer. En 2012, deux nouveaux membres sont venus enrichir le quatuor fondateur. L’accordéoniste Mélanie Bergeron et le cymbaliste Alexandru Sura se sont ainsi joints au clarinettiste Airat Ichmouratov, à la violoniste et altiste Elvira Misbakhova, au contrebassiste Mark Peetsma et au guitariste Alain Legault. Cette union de virtuoses de différentes cultures donne au groupe un son unique, captivant et envoûtant.

Par souci de clarté, il importe de préciser ce qu’est la musique klezmer. Cette dernière fait référence à la musique traditionnelle des communautés juives d’Europe de l’est (les Juifs ashkénazes surtout). Elle serait apparue environ au 15e siècle, inspirée fort probablement des musiques arabes, turques, slaves et tziganes. La musique klezmer a évidemment évolué au fil des siècles, en lien avec les événements sociopolitiques. Deux des plus marquants sont l’émigration vers les États-Unis à la fin du 19e et au début du 20e siècle et l’Holocauste. Bien entendu, ce drame a ralenti l’évolution de la musique klezmer. Il y a toutefois un renouveau depuis les années 1970, et plus fortement depuis les années 90.

Kleztory s’inscrit donc dans ce renouvellement de la musique klezmer, le groupe intégrant des influences jazz, blues et classiques. Il faut souligner que le directeur artistique du groupe, Airat Ichmouratov (qui est également chef d’orchestre et compositeur), a obtenu une formation classique dans sa ville natale de Kazan, en Russie. Il a émigré au Québec en 1998, en compagnie de son épouse Elvira Misbakhova (également musicienne classique, elle joue entre autres pour l’Orchestre Métropolitain et l’Orchestre symphonique de Longueuil). Venus ici pour refaire leur vie et parfaire leur éducation musicale, ils ont commencé à jouer dans la rue et dans le métro afin d’amasser des sous.
Il faut les écouter dans cet excellent reportage expliquer leurs objectifs et la vision qu’ils ont de leur musique. Il y a aussi plusieurs extraits d’un concert.

Comme Ichmouratov le relate dans ce reportage, l’arrivée du cymbaliste moldave Alexandru Sura a transformé le groupe et a apporté énormément à la sonorité, qui prend ainsi des allures presque tziganes (Bessarabian Hora). Le déploiement de la virtuosité du cymbaliste est ahurissante, notamment sur la frénétique Alex’s Ride. Le son du cymbalum est très particulier : rappelant parfois le piano ou la même la harpe, c’est surtout un instrument percussif (joué avec de petits marteaux), mais aussi mélodique ou harmonique. Par ailleurs, l’apport de Sura est très important en ce qui concerne les arrangements : il en a réalisé cinq parmi les douze de l’album. On y retrouve donc des chansons traditionnelles arrangées par les membres de Kleztory, sauf pour la magnifique L’Olivier de Bohème, composée par Mélanie Bergeron.

La plus belle chanson du disque est sans contredit Ajde Jano, chanson traditionnelle d’origine serbe. Un délicat arpège à la guitare se fait entendre au début, auquel se joint une envoûtante mélodie, empreinte de mélancolie et de nostalgie, jouée par l’alto. La clarinette s’introduit tout en douceur, suivie par la contrebasse et l’accordéon. L’épisode central est plus méditatif, puis cette mélodie belle à faire pleurer revient avant la fin de la pièce. Plusieurs chansons sont sinon très joyeuses et festives, dont l’éclatante A Nakht In Gan Eynd, qui ouvre le disque. Sur l’endiablée Oy Tate S’iz Gut, Ichmouratov nous montre tout son talent de clarinettiste.

On peut écouter des extraits du disque, captés en spectacle. Six des chansons de l’album peuvent aussi être écoutées en cliquant sur le casque d’écoute qui apparaît sur la photo en haut du titre (ou en suivant ce lien).

Chantée en yiddish, Dona Dona est la seule pièce non-instrumentale du disque. Racontant de manière mélancolique l’histoire d’un veau qui est conduit à l’abattoir, Vadil Nuriakhmetov livre une prestation convaincante. Les deux filles de Misbakhova et Ichmouratov, Alina et Louisa, chantent également sur ce morceau. La superbe Victor’s Waltz/Avinu Malkeinu est une prière de synagogue jouée par des musiciens moldaves, arrangée de brillante façon pour le disque. Aux influences turques et bulgares, Hora & Geamparale est une chanson envoûtante. Sur Der Neier Doïna, une harpe, une trompette et des cordes s’ajoutent au groupe pour interpréter cette pièce composée par le jazzman Sam Musiker.

Le mélange de musique folklorique et de musique classique est donc fort bien réussi : le métissage est abouti et totalement naturel. Le répertoire bessarabien qu’Alexandru Sura a amené avec lui est franchement impressionnant, tout comme le jeu de ce virtuose. Varié en ambiance, « Arrival » est surtout festif, mais contient également des moments attendrissants. Ce disque s’est d’ailleurs mérité une nomination au dernier Gala de l’ADISQ, dans la catégorie Album de l’année – Traditionnel (soulignons également la superbe illustration de la pochette, peinte par Natasha Turovsky, fille des regrettés Yuli et Eleonora).

Le rayonnement international du groupe se poursuit, avec des spectacles, dans les dernières années, en Chine, en Belgique, en Allemagne, au Costa Rica, etc. On a d’ailleurs très hâte de les entendre en concert, puisque c’est à ce moment que cette musique prend vie : elle est destinée, conçue et pensée pour la scène, pour le contact direct entre musiciens et spectateurs.

kleztory arrival

KLEZTORY
Arrival
(Amerix Artists, 2014)

-Genre : musique klezmer
-Dans le même genre que Brave Old World et The Klezmorim

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KLEZTORY : Envoûtante musique klezmer
ORIGINALITÉ 85%
AUTHENTICITÉ 90%
ACCESSIBILITÉ 80%
DIRECTION ARTISTIQUE90%
QUALITÉ MUSICALE95%
88%Overall Score
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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d’heures d’écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.