Dans les années 60, le jazz avait “pris une débarque”. Alors qu’avant Elvis, c’était la musique des intellectuels et des trippeux, le jazz s’est fait voler son titre de “musique du diable” par le rock, bien plus explicite dans ses paroles, déhanchements sulfureux (pour l’époque), puis par l’entrée en scène de groupes rock psychédéliques au milieu des années 60, à commencer par Pink Floyd, qui amenèrent – justement – des aspects très “jazz” dans leur musique rock. De longues envolées instrumentales, des thèmes mélodiques qui partent et reviennent, et cette notion de chaos à travers de longs jams. Les plus organisés créèrent le rock progressif (Yes, ELP, Gentle Giant, etc) et les plus audacieux le rock alternatif (Velvet Underground, etc.).

Il y avait de l’excellent jazz dans la première moitié des années 60. Des génies tels Thelonious Monk, John Coltrane ou Bill Evans étaient actifs et créatifs, mais la jeunesse était fascinée par les Beatles, la British Invasion (The Who, les Stones, les Kinks, etc) et les groupes qui poussaient les limites du rock, comme The Doors, Jimi Hendrix, Cream, Pink Floyd, Santana, jusqu’à Woodstock qui envahirent la seconde moitié des années 60.

Parmi tout cela, il y avait ce brillant créateur jazz américain du nom de Miles Davis, qui était déjà une sommité du jazz depuis le milieu des années 50. En effet, le trompettiste américain avait déjà signé quelques-uns des plus grands albums de jazz (« Birth of Cool » (1956), « Round Midnight » (1957) et « Kind of Blue » (1959), pour n’en nommer que trois classiques), et amorçait sa « période électrique » après avoir délaissé le hard bop qui le caractérisait auparavant.

 

Arrive “Bitches Brew”, son 45e enregistrement en carrière! Un album double, paru sur étiquette Columbia, le 30 mars 1970. Le public y découvre un album beaucoup plus rock que tout ce qu’un artiste jazz n’avait jamais enregistré, mais également solidement ancré dans la tradition jazz, notamment en ce qui concerne les longs jams. C’est un peu comme si Miles Davis s’adressait à tous les bands rock qui se trouvaient forts à produire des longues pièces de 20 minutes pour leur dire “hey les p’tits gars, voici comment on fait ça!”.

Dès le premier morceau, Pharaoh’s Dance, long de 20 minutes, Miles mène sa troupe dans des moments très rock, très jams puis très jazz à tout de rôle. Pourtant, tout semble bien organisé, rien ne semble laissé au hasard. Vers la fin du morceau, on sent que Davis – ou le band lui-même – sent quand laisser tomber le crescendo chaotique pour retomber sur ces pattes. Le guitariste John McLaughlin a branché sa six cordes et ne joue pas du “George Benson”. Il est vraiment dans un mode rock psychédélique, alors que les claviéristes Chick Corea et Joe Zawinul semblent être une version plus solide encore qu’un Ray Manzarek (des Doors), déjà très habile dans les standards du rock.

 

C’est une des premières fois qu’un artiste de jazz utilise l’overdub, les collages de bouts musicaux et l’ajout d’effets en postproduction. Davis et son réalisateur Teo Macero, de formation classique et intéressé par la musique concrète, innovent. Autre particularité de « Bitches Brew » est la doublure des musiciens : il y a en effet deux bassistes, deux claviéristes, deux voire trois batteurs en plus d’un percussionniste qui jouent tous en même temps! La trompette de Miles Davis dialogue souvent avec le saxophone soprano de Wayne Shorter. La pochette de l’album est très à la mode psychédélique, créée par l’artiste Mati Klarwein.

La pièce titre suit, longue de 27 minutes (chacune des pièces rentrait sur une face de disque vinyle à cette époque), et débute par trois minutes assez explosives avant de renaître dans un mood beaucoup plus sombre, un peu à la Doors, justement. Il serait difficile et sans doute un peu pénible à lire de décrire chaque séquence dans un article. Chose certaine, les musiciens qui ont ensuite entouré des artistes tels Charlebois ou Jean-Pierre Ferland sur son fameux “Jaune” ont dû être fortement influencés par “Bitches Brew” qui amenait le jazz ET le rock à un tout autre niveau.

 

La réaction de l’époque fut mitigée, tellement elle désarçonna les fans de jazz « traditionnel », et tellement elle ouvrait la porte au jazz fusion qui allait suivre. Avec le recul, « Bitches Brew » est l’un des grands classiques du jazz, qui a été certifié « platine » et certainement une pierre angulaire d’un grand mouvement créatif, amorcé avec l’album précédent, « In a Silent Way ».

miles davis bitches brew

MILES DAVIS
Bitches Brew
(Columbia, 1970)

-Genre: jazz psychédélique

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Nicolas Pelletier

Mélomane invétéré et rédacteur agréé, Nicolas pratique la critique en mode olympique: il parle de tout, tout le temps, depuis 1991. Il a publié 6 000 critiques de disques et concerts dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur-en-chef de 2009 à 2014. Il publie “Les perles rares et grands crus de la musique” en 2013, et devient stratège numérique des radios de Bell Média en 2015, participant au lancement de la marque iHeartRadio au Canada en 2016.