Les taches blanches sur les sièges rouges et la vague odeur de sexe dans l’air ne mentent pas : nous sommes bien au Cinéma L’Amour. En entrant dans la salle, les projections de soft porn sur l’écran géant nous mettent dans l’ambiance et nous rappellent que, oui, nous sommes bien au Cinéma L’Amour. L’ambiance est un peu surréaliste, mais ce haut lieu de la cinématographie pornographique accueillait exceptionnellement hier soir Philémon Cimon et le Quatuor Molinari. Cette salle centenaire (qui s’appelait le Globe en 1914, le Hollywood en 1932, le Pussycat en 1969 et le Cinéma L’Amour depuis 1981) a été le théâtre d’un superbe spectacle, où Philémon a revisité ses deux albums, les excellents « L’été » et « Les sessions cubaines ».

L’idée folle de présenter un spectacle au Cinéma L’Amour était de Frédéric Lambert, altiste du réputé Quatuor Molinari. Il faut dire que le Molinari, ensemble innovateur qui a été fondé en 1997 par la violoniste Olga Ranzenhofer (qui était remplacée hier par Annie Gaudette), n’est pas étranger à ce genre de concerts. Il a en effet participé dans les dernières années à plusieurs événements uniques du genre, avec Philippe B, Avec pas d’casque et Forêt. Lambert et Gaudette étaient en compagnie du violoniste Frédéric Bednarz et du violoncelliste Pierre-Alain Bouvrette.

Le spectacle débute vers 23h30 (après la dernière représentation du Cinéma) avec Soleil Blanc. Dès lors, on se rend compte que le défi technique est immense. Le son laisse à désirer : les guitares (jouées par Philémon et Nicolas Basque) et la basse (jouée par Philippe Brault) enterrent un peu le Quatuor sur cette première pièce. Le technicien de son semble s’ajuster à partir de ce moment, puisque la balance sonore est nettement meilleure au fur et à mesure que le concert avance. La prochaine pièce, Des jours et puis des jours, est superbe, avec l’alto qui la survole, alors que Je te mange est très touchante.

photo: Samuel Vaillancourt

photo: Samuel Vaillancourt

Réalisés par Alexis Raynault, Guido Del Fabbro, Hugo Mayrand et Philippe Brault, les arrangements mettent en valeur les textes et exploitent bien les ressources et les possibilités des quatre instruments à cordes. On était plus souvent dans une esthétique musicale romantique, avec parfois des sonorités modernes. En prime, le Quatuor Molinari nous a ébloui en interprétant une magnifique composition du Viennois Anton Webern. Un problème technique a cependant momentanément interrompu cette pièce. À plusieurs reprises, il y avait d’ailleurs des bruits parasitaires qui ébranlaient le délicat mélange sonore. (Déplorons d’ailleurs l’utilisation excessive de la machine à fumée, qui, jumelée à une ventilation déficiente, rendait l’air parfois étouffant.)

Philémon a joué seul avec le Quatuor à quelques occasions, dont sur la très belle Je veux de la lumière. Émilie Laforest, du duo Forêt, participait aussi au concert en apportant de judicieuses vocalises. Ses fioritures se sont très bien insérées dans les chansons. Sa contribution au crescendo final de la très bonne Une chose étrange a été géniale, avec les cordes qui ondoyaient. L’apport de Nicolas Basque a été très bien aussi, notamment sur l’excellent Julie July. Philémon nous a aussi offert une nouvelle chanson, qui était fort réussie. Notons que sa prestation vocale était à point, avec sa voix chevrotante qui transmettait bien l’émotion. Il a toutefois raté quelques notes difficiles à l’occasion, ce qui faisait que certains mots nous échappaient.

Avant de conclure au rappel avec Où je me perds, en trio avec Laforest et Basque, Philémon avait interprété la très appropriée Au cinéma. La poésie naïve et la candide histoire d’amour de cette pièce étaient un parfait contraste à cette salle et à son ambiance. Mis en opposition avec l’atmosphère légèrement décadente du Cinéma L’Amour, le côté romantique et souvent charnel des compositions de Philémon Cimon ne faisait qu’être bonifié et magnifié. Même s’il était 1h30 lorsque le spectacle s’est terminé, notre esprit était malgré tout clair : on avait assisté à quelque chose d’unique et de magique. Les 375 personnes qui emplissaient cette salle mythique ont certainement eu cette même impression.

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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d’heures d’écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.