Quiconque a vu la formation originale des Stooges à la fin de années 60 n’aurait jamais pu concevoir que Iggy Pop serait le dernier de son époque encore debout en 2016, encore moins en pleine tournée de consécration tout juste après la mort de son grand ami Bowie. C’est pourtant ce qui se produit : pendant qu’on fait le spectaculaire bilan de plusieurs de ses contemporains, Iggy Pop vient de lancer Post Pop Depression, qu’il annonce comme son ultime album, et qui constitue une excellente synthèse de son parcours. Mieux encore: toute l’équipe de rêve qui l’accompagne sur celui-ci se retrouve également sur scène, soit Josh Homme et Dean Fertita (Queens of the Stone Age), Matt Helders (Arctic Monkeys) et Matt Sweeney (Chavez). La proposition était trop intéressante pour laisser passer l’occasion de sauter dans la voiture jusqu’au Sony Centre For The Performing Arts de Toronto un samedi afin d’attraper la tournée “One Night Only, One Time Only” à guichet fermé.

 

Au même titre que David Bowie s’est jadis donné un rôle d’arrière-plan pour lancer la carrière solo de Iggy avec deux excellents albums coup sur coup (The Idiot et Lust For Life), Josh Homme le prend sous son aile et lui apporte ici l’inspiration sonore pour donner libre cours à des textes qui sont beaucoup plus éternels dans leur propos que les dernières tentatives de l’iguane. Le résultat est un amalgame parfait qui, s’il laisse parfois justement paraitre de grosses doses de Josh, ne perd jamais de vue l’essence de ce qui rend Iggy Pop unique.

Et sur scène? Il continue de s’assagir, mais on le comprend à 68 ans d’être un peu plus posé que lors du passage des Stooges reformés à Osheaga. L’accent est plus que jamais sur la musique, et comment faire autrement avec un tel « backing band »? Tout le monde se pointe vêtu de son plus beau complet et Iggy ose même le tuxedo, bien sûr sans le moindre chandail en dessous. Le veston ne restera sur son corps que deux pièces, mais le coup d’envoi est donné avec rien de moins que “Lust For Life” et “Sister Midnight”… La salle entière est debout dès les premières notes et ne se rassoira plus jamais. Ça pourrait s’arrêter là et ce serait déjà exceptionnel.

 

Les nouvelles pièces (excellente “American Valhalla” en tête) côtoient le répertoire et Iggy bouge, court, saute, mais surtout saisit régulièrement l’occasion de s’adresser à la foule et la remercier avec toutes les lumières de la salle bien ouvertes pour prendre le temps de l’admirer. L’impressionnant setlist met l’époque Berlin à l’honneur; difficile de faire mieux comme chant du cygne que d’assumer de telles années aussi prolifiques que légendaires. Car si les pièces étaient évidemment ici jouées avec une nouvelle énergie et profondeur dans les arrangements, on réalise quand même que les compositions n’ont pas pris une ride et saisissent cette dernière occasion d’assurer leur place au panthéon.

La première portion se termine avec “The Passenger”, suivie d’une version presque doublée en longueur de “China Girl” qui laisse toute la place aux solos de Josh Homme, et ce n’est même pas le rappel encore!

 

Celui-ci débute, tout comme Post Pop Depression, avec la magnifique “Break Into Your Heart” (“I’m gonna break into your heart – crawl under your skin – and follow till I see where you begin”) et fait justement la belle place aux nouveautés. On se rend au doublé “Chocolate Drops” et “Paraguay”, ultime pièce de ce dernier album, et la douceur du Iggy renouvelé qu’on venait d’apprendre à connaître fait place à toute la hargne de celui qui saisit sa chance d’envoyer un dernier message d’aliénation: “You take your motherfuckin’ laptop – And just shove it into your goddamn foul mouth – […] And I hope you shit it out With all The Words in it”.

Le groupe se décontracte et Josh retrouve ses mouvements de hanches à la QOTSA des beaux jours, Matt étire les solos à la batterie et tout le monde donne tout ce qu’il lui reste pour l’énergique “Success” en finale. Iggy Pop offre un dernier au revoir avec le sourire de celui qui n’a plus besoin de regarder en arrière et quitte avec le sentiment du devoir accompli. Ne reste qu’à lui dire merci d’avoir pris le temps de nous visiter et surtout de se revisiter, puis rentrer répandre la bonne nouvelle: il nous reste encore une légende bien vivante et bien debout, et nous sommes nombreux à avoir saisi l’occasion de lui montrer notre appréciation avant de passer en mode hommage.

Une dernière note pour ceux qui n’ont pas la chance d’y être: les sessions du groupe à Morning Becomes Eclectic de NPR sont tout simplement excellentes. Je vous offre donc votre trame sonore du dimanche.

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Karl-Philip Marchand Giguère

Obsessif compulsif qui classe ses albums d’abord en ordre alphabétique d’artistes, puis de parutions (avec les simples sous les albums, question de confondre encore davantage les gens qui le visitent), Karl-Philip oeuvre dans l’industrie depuis plus d’une décennie. Il a touché à tout: maisons de disques, gestion de salles de spectacle et rédaction professionnelle pour de nombreux artistes. Il assiste à de nombreux shows lorsqu'il n'est pas désespérément en train d'essayer de faire de la place dans sa bibliothèque musicale.