Après avoir joué les Quatuors à cordes no. 1 à 6 de Dimitri Chostakovitch mercredi soir, le Quatuor Molinari terminait son intégrale samedi, au Conservatoire de musique de Montréal. Deux concerts marathons clôturaient l’événement « Le Quatuor selon Chostakovitch », dans le cadre duquel étaient également présentés des dialogues, une conférence et une table ronde jeudi et vendredi. Ce samedi, ce n’étaient pas un, mais bien deux concerts qui avaient lieu! Le cycle complet se poursuivait avec un spectacle en après-midi, regroupant les Quatuors no. 7 à 11, et en soirée on avait droit aux Quatuors no. 12 à 15. Puisant au bout de leurs ressources physiques, les violonistes Olga Ranzenhofer et Frédéric Bednarz, l’altiste Frédéric Lambert et le violoncelliste Pierre-Alain Bouvrette ont donné tout ce qu’ils avaient, concluant cet immense projet de manière sensationnelle.

Tout au long des 15 Quatuors du compositeur soviétique, on peut entendre une nette évolution dans l’approche et la nature de ces œuvres. Alors que les six premiers sont dans des tonalités majeures et ont une forme relativement standard, les neuf derniers sont particulièrement éclatés et atypiques, portant la marque personnelle de ce grand génie. Composés en 1960, les Quatuors no. 7 et 8 sont de nature différente. Le court no. 7 est énigmatique et personnel et est dédié à sa femme Nina, décédée en 1954. Le célèbre Quatuor no. 8 a été écrit en hommage aux victimes de la Guerre et du fascisme. Cette œuvre puissante, au caractère parfois violent, a été inspirée à Chostakovitch par sa visite des ruines de la ville est-allemande de Dresde, complètement anéantie par les bombes alliées lors de la Deuxième Guerre Mondiale. Implicitement, Chostakovitch concevait aussi cette composition comme une dénonciation des victimes du stalinisme. Notons également qu’il venait d’apprendre qu’il souffrait d’une maladie dégénérative qui affecterait le reste de sa vie.

Écrit en 1964 et aux proportions quelque peu moins grandioses, le Quatuor no. 9 a été dédié à sa deuxième épouse, Irina. Également daté de 1964, le Quatuor no. 10 est une œuvre fougueuse et faisant appel à la virtuosité des instrumentistes. Ses sept mouvements se déclinant sans interruption, le Quatuor no. 11, de 1966, est d’allure simple, mais d’une efficacité hors du commun. Terminé en 1968, le Quatuor no. 12 est certainement l’un des plus âpres du cycle de quatuors, et amorce la série des « derniers quatuors » de Chostakovitch (qui s’inscrivent dans une esthétique musicale de la mort, selon le musicologue Grégoire Tosser). Le Quatuor no. 13 a été écrit en 1970 et se veut une sorte de requiem, une immense complainte constituée d’un seul mouvement, un Adagio en six parties.

« La mort m’entoure » : l’exergue du Quatuor no. 14 est on ne peut plus clair. Alors que plusieurs de ses proches sont décédés, Chostakovitch pressent aussi sa mort lorsqu’il compose cette œuvre en 1973. Mais étonnamment, au milieu de la désolation, l’ambiance est souvent sereine et paisible. Composé l’année suivante, le fascinant Quatuor no. 15 est cependant incroyablement noir, à l’ambiance presque suffocante, voire claustrophobe. Véritable testament musical, cette méditation sur la propre mortalité du compositeur contient six mouvements lents, dont une Marche funèbre, qui s’enchaînent. Dimitri Chostakovitch devait finalement mourir le 9 août 1975, emporté par un cancer.
Cette liste de lecture comprend les neuf derniers quatuors du compositeur soviétique.

Tout au long des deux concerts de samedi, le Quatuor Molinari a joué de manière inspirée, malgré l’inévitable fatigue. Le moment marquant de ce cycle a certes été l’interprétation du 15e et dernier Quatuor. Respectant une fois de plus toutes les indications du compositeur, les quatre musiciens étaient entourés de bougies, les lumières fermées, pour interpréter cette œuvre d’une profondeur inouïe. Cet intense moment de recueillement a été salutaire et a permis de bien saisir la force de la musique. Pas de grand déferlement de virtuosité ici, comme il y en a eu à maintes occasions lors des 14 autres Quatuors. Mais pourtant, cette œuvre de près de 40 minutes a sûrement été la plus exigeante physiquement et émotionnellement pour les instrumentistes. Il régnait un silence de plomb dans la salle bien remplie, et même si le Quatuor à joué « de telle sorte que les mouches tombent mortes du plafond et que les spectateurs commencent à sortir de la salle par pur ennui » (comme l’indiquait Chostakovitch lui-même), gageons que personne n’a pensé sortir.

D’autres moments méritent également d’être soulignés, notamment le jeu souple et expressif de l’altiste lors du sublime 13e Quatuor. Le violoncelliste a brillé à son tour lors du Quatuor no. 14, y allant de superbes envolées, avec une sonorité riche et pleine. Les deux violonistes ont aussi pu démontré leur grand talent, entre autres lors des excellents Quatuors no. 8 et 11. Encore une fois, la cohésion du Quatuor Molinari a été saisissante. On a en outre particulièrement apprécié la clarté du jeu et de l’expression. Aux mains du Quatuor Molinari, le cycle de quatuors à cordes de Dimitri Chostakovitch a formé un tout cohérent et bien articulé. Uniques, ces 15 œuvres sont certainement l’une des grandes réalisations musicales du 20e siècle, voire de toute l’histoire. On ne remerciera jamais assez le Quatuor Molinari de nous les avoir offerts en rafale!

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Benoit Bergeron
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d’heures d’écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.