Comme plusieurs excellents groupes (The Pixies, The Velvet Underground, The Clash…), The Smiths a tiré un trait sur leur carrière avant de se gâter. L’aventure aura duré seulement 5 ans durant lesquels le groupe anglais aura enregistré une collection de chansons sans faille. Formé en 1982, The Smiths sortira quatre excellents albums entre 1984 et 1987. Il faudra un jour creuser sur ce qui a causé cette séparation entre le chanteur et auteur Morrissey et le guitariste et compositeur Johnny Marr en 1987. Au point où jamais les deux hommes ne sont retrouvés sur une scène depuis. Même les Pixies et le Velvet se sont au moins réunis de leur vivant.

Dans une entrevue au Rolling Stone magazine en 2012, Marr se disait ouvert à une telle possibilité, pour célébrer leur musique. Le guitariste venait de terminer de remasteriser leur catalogue au complet. Ce qu’on ne réalise pas souvent est à quel point ces quatre gars étaient jeunes! Marr et Rourke n’avaient que 23 ans, Joyce 24 et Morrissey 28, lorsque le groupe s’est séparé en 1987!

Pour le peu qu’on sache, Marr en avait marre de l’obsession de son chanteur pour les anciennes stars de la pop des années 60 telles Twinkle et Cilla Black, alors que Morrissey était agacé par le fait que son guitariste jouait aussi avec d’autres musiciens. Marr multipliera les collaborations les plus diverses dans sa carrière post-Smiths : The Pretenders, Electronic avec Bernard Sumner de New Order, The The avec Matt Johnson, Modest Mouse, The Cribs, etc.

Et c’est vraiment dommage parce que Morrissey, Marr, le bassiste Andy Rourke et le batteur Mike Joyce ont créé le parcours parfait au milieu des années 80 avec quatre albums et un d’extras (aussi bon que les autres). Un niveau qu’ils n’atteindront plus, par la suite. The Smiths a influencé tout ce qui est sorti de Manchester par la suite, des Stone Roses à Oasis, en plus des groupes plus récents comme Travis ou Coldplay.

« Strangeways, Here We Come » est le dernier album des Smiths, paru en septembre 1987 alors que Marr avait déjà quitté le quatuor. « Louder Than Bombs » (ou « The World Won’t Listen » en Europe) puis différentes collections de raretés sortiront par après, une fois le groupe dissolu. « Strangeways… » est court, seulement 37 minutes, mais efficace. Comme chez ses trois prédécesseurs, il contient d’excellentes chansons, très contrastées d’une à l’autre. On passe des grandes envolées annonçant le rock indie (Death of a Disco Dancer) aux chansonnettes bucoliques d’apparence ludiques (Girlfriend in a Coma). Et là encore, on est frappés, amusés?, par le contraste entre la musique joyeuse et le texte tragique. L’ironie de la façon de chanter de Morrissey des paroles tragiques comme « Girlfriend in a coma, I know I know – it’s really serious (…) Do you really think she’ll pull through? Let me whisper my last goodbyes I know It’s serious » sur une musique aussi légère et joyeuse est un cas unique dans l’histoire du rock. L’humour anglais à son plus grinçant.

Ce clip combine parfaitement bien les paroles de Paint A Vulgar Picture et l’histoire, en images, du groupe. Paroles en partie prémonitoires lorsqu’on constate les rééditions et repackaging d’albums…

Ce qui est le plus beau dans la musique des Smiths est l’équilibre entre les mélodies fortes, la part de drame (Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me), l’élégance du chant, la beauté des paroles, le punch des guitares très rock lorsqu’il le faut.

Morrissey dit les choses comme aucun autre parolier. I Won’t Share You est un superbe poème amoureux qui démontre toute sa vulnérabilité. Paint A Vulgar Picture est d’un cynisme cinglant envers l’industrie du disque et les musiciens qui se plient aux exigences des réunions dans les bureaux des compagnies de disques. Rarement une chanson sur les dessous de l’industrie n’aura capté autant l’attention.

Qui d’autre écrit des textes comme ceux-ci :

I won’t share you
I won’t share you
With the drive
The ambition
And the zeal I feel
This is my time
As the note I wrote
Was read, she said
Has the Perrier gone
Straight to my head
Or is life plainly sick and cruel, instead?
« YES! »

Le réalisateur Stephen Street travaillera ensuite étroitement avec le chanteur, offrant le magnifique « Viva Hate » dès 1988. C’est d’ailleurs un peu grâce à Street si The Smiths a réussi sa sortie à ce point. Le son et les arrangements sur « Strangeways… » sont vraiment supérieurs à leurs premiers enregistrements, beaucoup plus opaques. Ici, on entend bien la brillance du son. On y entend des cuivres sur I Started Something I Couldn’t Finish, des effets sur la voix de Morrissey, du xylophone et du piano sur la bondissante A Rush and a Push and the Land Is Ours, ainsi de suite. Marr a une grande partie de responsabilité dans cette belle ouverture musicale, jouant lui-même les claviers, l’harmonica, l’autoharp et signant les arrangements de cordes et de saxophone synthétique (bien que ce soit signé « The Orchestrazia Ardwick » dans la pochette).

The-Smiths-1987

Mais surtout, c’est un album aux 10 chansons parfaites. Chacune nous plonge dans un univers différent, rempli de la sensibilité (authentique ou cynique?) d’un chanteur touchant, complété par des musiciens soucieux des détails. Le jeu de Joyce sur Death of a Disco Dancer est en avance sur son époque. À part R.E.M. et The Pixies, peu de groupes des années 80 peuvent se vanter d’avoir défini un style musical, tout en créant des chansons qui allaient devenir épiques avec le temps.

Une curiosité : la seule chanson sur laquelle Morrissey joue d’un instrument figure sur cet album! Il joue du piano sur, justement, Death of a Disco Dancer. Le nom « Strangeways » est celui d’une prison de Manchester, renommée pour emprisonner trop de personnes par cellules.

THE SMITHS
« Strangeways, Here We Come »
(Rough Trade / Sire, 1987)

-Genre: new wave rock
-Dans le même genre que The The, Travis, R.E.M.

Lien vers la page Facebook du groupe
Lien vers la chaîne YouTube du label Rhino

Réagissez à cet article / Comment this article

commentaires / comments

About The Author

Nicolas Pelletier
Fondateur et rédacteur en chef
Google+

Mélomane invétéré et rédacteur agréé, Nicolas pratique la critique en mode olympique: il parle de tout, tout le temps, depuis 1991. Il a publié 4 500 critiques de disques et concerts dont 1100 chez emoragei magazine et 600 sur enMusique.ca, dont il a également été le rédacteur en chef de 2009 à 2014. Nicolas a publié "Les perles rares et les grands crus de la musique" en janvier 2013, un ouvrage de 1250 pages en deux tomes.