Fondé en 2009, le Trio Karénine (nommé en l’honneur de l’héroïne du roman de Tolstoï) se produisait pour la première fois au Canada hier, à la Salle Bourgie du Musée des Beaux-arts de Montréal (MBAM). Ce spectacle était présenté dans le cadre de la série « Le Louvre hors les murs », qui résulte d’une entente entre le MBAM et le Musée du Louvre pour faire découvrir des musiciens français au public québécois. Anna Göckel au violon, Louis Rodde au violoncelle et Paloma Kouider au piano ont joué pour l’occasion des œuvres françaises du début du 20e siècle : le Trio no. 1 de Théodore Dubois, le Trio de Gabriel Fauré, le Trio de Maurice Ravel et deux courtes pièces de Lili Boulanger.

Le spectacle a débuté avec le Trio no. 1 de Théodore Dubois, composé en 1904 quand il était âgé de 67 ans. Malheureusement méconnue, sa musique est romantique dans l’âme, avec des passages tourmentés, et d’autres plus lyriques. C’est le cas d’ailleurs du premier mouvement, où le violon énonce un magnifique thème, et le piano est très énergique et dansant. Le mouvement lent est d’une douceur toute confessionnelle, avec des épisodes emportés et dramatiques. Le jeu du Trio est inspiré et nuancé, alors que le violoncelle a une sonorité riche. Le scherzo est vif et animé, puis le Finale débute avec une lente introduction au piano, rejoint par les cordes. Le jeu s’anime peu après, et une longue et intense fugue, jouée avec brio, domine le reste de l’œuvre.

De huit ans le cadet de Dubois, Gabriel Fauré est certainement l’un des plus grands compositeurs français de musique de chambre (une bonne partie de sa production y a été consacrée). Son unique Trio a été terminé en 1923, alors que Fauré était atteint d’une surdité presque totale. Très intimiste et intérieure, sa musique est d’une grande clarté mélodique. Ce Trio n’y fait pas exception, et les mélodies sont superbes, comme dans le premier mouvement. Le piano est très lyrique, le violoncelle est passionné et le violon est chantant. Le mouvement lent, Andantino, est d’une beauté cristalline et poétique; les cordes jouent avec justesse et émotion. Plutôt bref, le Finale est rapide et somme toute joyeux. Le Trio Karénine y met toute la fougue requise et affiche une belle cohésion.

Sœur de la célèbre pédagogue Nadia, Lili Boulanger a eu une courte existence. Elle s’est éteinte en 1918, à l’âge de 24 ans, emportée par la tuberculose intestinale. Élève de Fauré (tout comme Ravel), ses talents de pianiste et de compositrice s’étaient révélés très tôt. Le Trio Karénine a joué deux courtes pièces composées peu avant son décès et intitulées D’un matin de printemps et D’un soir triste. La première a un tempo rapide et est très animée, alors que la seconde est plus lente et dramatique. Il est difficile de ne pas imaginer que la compositrice y allait d’une réflexion musicale sur sa mort prochaine. Très impressionnistes, ces pièces sont menées tour à tour par un violon très chantant et un piano aux allures de marche funèbre.

Terminé en 1914, alors que Ravel avait 39 ans et que la Guerre débutait, son Trio est un chef-d’œuvre aux influences basques. Le premier thème du premier mouvement, brillamment exposé au piano, provient d’ailleurs d’une danse basque. La tension augmente au fur et à mesure, puis le tout redevient calme. Les nuances et les changements d’intensité sont bien rendus par les trois musiciens. Le scherzo, noté Pantoum (en référence à un type de poème oriental), est très énergique et grandiose, et le jeu des musiciens est tout aussi passionné. Le mouvement lent, Passacaille, débute avec une grave introduction du piano seul. Le violoncelle et le violon enchaînent avec des motifs tout aussi émouvants et méditatifs. L’interprétation du Trio est sentie et magnifique. Le Finale revient avec un thème folklorique basque dansant, léger et joyeux. Les cordes scintillent et le piano est lumineux et tout en virtuosité. Le Trio Karénine en fait une interprétation précise et convaincante.

Ce concert nous a donc permis de découvrir trois jeunes musiciens très talentueux et passionnés dont l’engagement envers les œuvres jouées a été sincère et profond, et ce, du début à la fin. Le choix des compositions interprétées était très pertinent, avec le Trio de Ravel qui se démarquait par sa virtuosité et sa modernité. L’association entre le MBAM et le Musée du Louvre est ainsi très intéressante. La directrice générale de la Fondation Arte Musica, Isolde Lagacé, a d’ailleurs annoncé avant le concert que deux musiciens québécois (le violoncelliste Stéphane Tétreault et le violoniste Kerson Leong) auront la chance d’aller jouer à Paris.

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Benoit Bergeron
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d’heures d’écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.