Dès le début de « Miracles », on est tenté de chercher à savoir qui a glissé de la drogue dans le verre d’Yma Sumac, le psychédélisme pleinement assumé de l’album surprenant l’auditeur habitué à ses tubes mambo et ses versions lounge de morceaux péruviens traditionnels. Il n’en est pourtant rien, Sumac ayant scrupuleusement pris soin de sa santé tout au long de sa vie afin de préserver sa prodigieuse voix; financé par des admirateurs et des amis de la chanteuse, les arrangements sont signés Les Baxter, lequel semble avoir misé sur l’air du temps et décidé de flanquer l’extravagante cantatrice d’un groupe de rockers qui, malgré leur interprétation propre et quasi scolaire du rock, ont le pied lourd sur la pédale de fuzz.

 

Mariage certes improbable, mais qui n’est pas dénué de logique, car si la musique populaire d’alors disposait enfin des moyens techniques pour explorer comme bon lui semblait, la spontanéité et le contrôle vocal remarquable de Sumac l’avaient déjà emmenée bien au-delà du territoire parcouru par les chanteurs les plus audacieux. Il n’y a qu’à écouter Let Me Hear You pour s’en convaincre, la cantatrice explorant les graves les plus enrobants de sa voix pour finir la pièce plusieurs octaves plus haut sans effort apparent, visitant les suraigus les plus puissants qu’une voix humaine puisse maintenir.

 

L’absence de paroles ouvre encore davantage le champ des possibilités qui s’offrent à Sumac, car là où les mots, leurs accents toniques et leur rythme interne qui s’imprime naturellement au chant sont normalement présents, la chanteuse leur substitue trilles, grognements et sauts d’octave spectaculaires. La première pièce, Remember, voit Sumac rivaliser avec succès avec le wah-wah de la guitare, se rapprochant davantage d’un theremin ou d’un instruments utilisant plusieurs effets sonores pour parvenir à ses fins.

Plus encore, la production met encore davantage la voix de la diva en évidence, doublant et triplant les pistes vocales comme dans la première minute de Azure Sands, où elle harmonise subtilement sa propre ligne mélodique pour y apporter une profondeur qui soulève littéralement la pièce en lui apportant une nouvelle dimension sonore.

 

Les deux dernières pièces du disque valent à elles seules le détour, la majestueuse Magenta Mountain s’ouvrant sur une atmosphère inquiétante et profonde que la voix de Sumac et la batterie propulsent dans une toute autre dimension où tout est à la fois éthéré et puissant, impression que l’on retrouve dans la pièce suivante, El Condor Pasa. Cette reprise de ce classique, bien que parfaitement reconnaissable, en propose un arrangement des plus singuliers: les instruments électriques, le chant qui se dédouble en parcourant les deux canaux et le « backbeat » clairement souligné par la batterie n’évoquent en rien les versions traditionnelles ou celle de Simon & Garfunkel parue peu avant « Miracles ». Prises en considération ensemble, ces deux morceaux ont un son onirique et halluciné, comme si le tout était tiré d’une cérémonie inca dont Yma Sumac serait rien de moins que la grande prêtresse, vêtue de ses costumes les plus ostentatoires, faisant des auditeurs ses sujets dans un éclatant rite mystique.

 

Tentative de retour en vue de séduire un nouveau public? Réunion ratée avec Les Baxter? Exploitation de la musique psychédélique et de la tropicalia brésilienne alors en vogue (les similitudes avec « Gal », album de Gal Costa paru en 1969, sont frappantes)? Les théories les plus folles ne sauront jamais raconter pleinement les circonstances entourant la création de cet album, les guerres d’ego entre Baxter et Sumac ayant donné plusieurs versions contradictoires de l’histoire, et le fait que la cantatrice a forcé sa maison de disques à retirer l’album de la circulation peu après sa sortie jette un autre voile sur la vérité.

Heureusement, « Miracles » a enfin pu reparaître en 1998 sous le titre aguichant de « Yma Rocks! » ainsi que dans sa forme originale en 2011, et son intérêt dépasse de loin les querelles intestines qui ont mené à sa disparition, faisant de ce disque un trésor enfin reparu après des décennies d’absence nébuleuse. Si vous ne connaissiez ni la reine, ni le roi de l’exotica, il est temps d’aller à leur rencontre avec ce bijou unique signé Yma Sumac et Les Baxter. À redécouvrir.

Miracles 1971

 

 

 

 

YMA SUMAC
Miracles
(London, 1971 / Roundtable, 2011)

-Genre: rock, lounge.
-Dans le même genre que Gal Costa (période tropicalia), Les Baxter, Martin Denny, Caetano Veloso (particulièrement « Araça Azul »).

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Guillaume Cloutier
Blogueur - RREVERB

Non content d’être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du ‘crate digging’ avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s’adonne également à l’étude de la musique, et passe ses temps libres à l’enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.