La mixité, le métissage et le cosmopolitisme font partie intégrante du Brésil et de sa culture depuis toujours, et sans même le vouloir, Lô Borges et Milton Nascimento ont créé, avec « Clube da Esquina », une œuvre qui est constitue le parfait porte-étendard. Samba, bossa nova, jazz, rock, tropicalia, influences traditionnelles et échos liturgiques voisinent si bien dans cet album qu’ils atteignent l’homogénéité, ouvrant un horizon musical inédit qui fait de cette première parution un univers parfaitement ordonné en lui-même sans pour autant dérouter ou rebuter l’auditeur tant il est facile d’approche.

De toute évidence, qui dit accessibilité ne dit pas, dans le cas de ce disque, simplicité volontaire ou minimalisme; sous ses airs de smooth jazz latinisé se tapit une musique soigneusement ouvragée aux arrangements riches. Saidas E Banderas No. 1 en fournit un exemple remarquable : en quarante-cinq secondes, cette petite chanson déploie un espace sonore dont la vastitude est étonnante, la réverbération donnant l’impression que la pièce a été enregistrée dans un hall aux immenses voûtes. Les guitares, nombreuses, voguent dans une mer d’écho et s’entremêlent de façon toute naturelle, le jeu en ostinato se mariant aux effets sonores tandis que les percussions amènent une touche de mystère et de légèreté, ce qui crée la trame idéale pour l’exceptionnel registre de la voix de Nascimento, qu’il parcourt ici sans même avoir l’air de fournir le moindre effort.

Plus loin, la poignante Os Povos met encore en vedette les incomparables prouesses vocales de Nascimento, le pathos et la charge émotive de son chant étant relevés et magnifiés par une réverbération qui lui conserve un côté aérien malgré un propos que l’on devine triste. Cependant, les trésors que recèle cette pièce sont cachés dans son dénuement, piano et guitare rythmique se doublant et s’enrichissant chacun dans leur canal, et les percussions étant assurées, contre toute attente, par des voix chuchotées bien davantage que par les interventions presque imperceptibles de la batterie. Rares sont les pièces qui réussissent aussi bien à faire autant avec si peu, et encore en ayant l’air de faire comme si de rien n’était!

À l’autre extrême du spectre se trouvent des arrangements envoûtants, San Vicente débutant avec le chant fragile de Nascimento, lequel est rejoint par un instrumentarium qui s’élargit à chaque fois que la forme de la pièce est reprise, élevant la voix du chanteur jusqu’aux cieux de ce qui se ressent comme une radieuse journée d’été au bord d’un canal ou d’un port, la voix se dissipant en échos au milieu d’un concert de cloches et de percussions qui achèvent de créer l’image d’agréable paysage nautique évoquée plus haut. Cette puissance d’évocation et l’atmosphère détendue qui préside au son de l’album entier n’épargne aucun morceau : de la confortable indolence de O Trem Azul aux rythmes imbriqués de Cravo E Canela en passant par la courte rêverie de Estrelas, la réalisation conserve toujours ce son ouvert et cette impression d’espace infini qui confèrent à « Clube da Esquina » ce style indéfinissable qui ne saurait être dûment décrit par les mots de quelque langue que ce soit.

Voilà donc la grande qualité de cet album double : cette euphorie, proche du vertige de l’insolation naissante qui donne cette sensation de légèreté conjuguée à une étrangeté, un sentiment de décalage subtil qui est l’indicateur principal que quelque chose est différent sans pour autant affecter le confort de l’expérience d’écoute. Clube da Esquina No. 2 en propose un instantané de premier ordre : entre les percussions et la ligne de basse descendante bien affirmée et les envolées diaphanes de la voix et des cordes, l’auditeur se trouve exactement entre ciel et terre, entre l’éther et l’infatigable marche du monde, créant au passage un morceau en apesanteur qui n’ignore rien de la gravité et de son inéluctabilité. S’il ne s’agit pas du son et du style recherchés par Borges, Nascimento et leurs complices, il convient de saluer leur constance stylistique tout au long de cette œuvre qui gagne à être écoutée d’un trait, ne serait-ce que pour bien s’imprégner de son ambiance et de s’y immerger totalement.

Album de la variété, album-monde et doux ovni dénué de toute menace, « Clube da Esquina » est une perle au style unique, une confluence notable d’influences, et un disque majeur des très productives années soixante et soixante-dix brésiliennes signé par un collectif constellé de grands noms autant devant que derrière la console de son. Jamais la langueur tropicale n’a été aussi bien illustrée non seulement en évitant clichés et lieux communs, mais encore moins sur un album double de façon aussi cohérente qu’originale. Pour l’amateur de musique brésilienne, c’est un trésor; pour le néophyte, rien de moins qu’une porte d’entrée entrouverte sur la musica popular brasileira qui en laisse deviner les formes et les couleurs, et sur le versant plus calme de la plus radicale tropicalia.

 

 

 

 

 

LÔ BORGES & MILTON NASCIMENTO
Clube da Esquina
(Odeon, 1972)

– Genre: MPB
– Dans le même genre que: Jorge Ben, Caetano Veloso, Arthur Verocai.

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Blogueur - RREVERB

Non content d'être un boulimique du rock, un obsédé du jazz, un fervent du saxophone et un adepte du 'crate digging' avec un oeil toujours tourné vers les musiques du monde, Guillaume s'adonne également à l'étude de la musique, et passe ses temps libres à l'enseigner et à en jouer avec son groupe de rock psychédélique Electric Junk.