Dirigé par Kent Nagano, l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) présentait ce jeudi, dans une Maison symphonique bondée, la deuxième représentation d’un spectacle consacré entièrement à des compositeurs germaniques. Des œuvres de Richard Wagner, Arnold Schoenberg, Franz Schubert et Richard Strauss étaient au programme. Chose relativement inhabituelle, une grande intensité dramatique habitait chacune des pièces jouées. Le périple émotionnel était d’une rare puissance.

Tout d’abord, de Wagner, le Prélude et « Liebestod » de Tristan et Isolde était interprété. Terminé en 1865, cet opéra révolutionnaire de plus de quatre heures raconte l’histoire d’amour entre Tristan et Isolde, qui se conclut par la mort des deux protagonistes. Les deux extraits joués hier constituent donc les deux extrémités de cette œuvre monumentale. Wagner avait autorisé leur représentation avec un orchestre seul (le « Liebestod » peut aussi être interprété avec une soprano). Joués sans interruption, ces deux extraits sont tout en nuances et en oppositions (rythme, dynamique, niveau de volume). Ces particularités sont bien rendues par la direction efficace de Nagano et le jeu précis des musiciens de l’Orchestre. Notons également la grande expressivité des cordes.

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Richard Wagner

La version pour orchestre à cordes de La nuit transfigurée, de Schoenberg, était ensuite présentée. Originalement pour sextuor à cordes lors de sa composition en 1899, Schoenberg l’a orchestrée en 1917, puis révisée en 1943. Cette œuvre prend son nom et sa trame narrative d’un poème du même nom, écrit par Richard Dehmel. Le texte parle d’un homme et de sa femme en promenade, puis la femme lui avoue être enceinte d’un autre homme. Informellement divisée en cinq sections mais constituée d’un seul mouvement qui se joue sans pause, cette pièce est très donc très contrastée, passant d’une ambiance intrigante à des moments plus rêveurs et paisibles. Il y a également de superbes passages lyriques et grandement mélodiques. La version orchestrale perd finalement en intimité et en immédiateté, mais gagne en expressivité et en intensité dramatique. La direction précise et juste de Kent Nagano et l’interprétation nuancée de la quarantaine de musiciens étaient parfaites.

Au retour de l’entracte, l’OSM interprétait la Symphonie no. 8 de Schubert. Dite « Inachevée », cette œuvre est composée de seulement deux mouvements, au lieu des quatre habituels. Schubert l’a commencée en 1822, alors qu’il était âgé de 25 ans, mais ne l’a jamais terminée. On ne saura jamais pourquoi Schubert ne l’a pas menée à terme, mais toujours est-il que cette œuvre renferme une immense tension dramatique, perceptible dès les premiers instants. Violoncelles et contrebasses débutent pianissimo, et le premier thème est joué par la clarinette, accompagnée par les violons. Un obsédant second thème est tout d’abord énoncé par les violoncelles, puis repris tout au long de ce mouvement. Le jeu de l’Orchestre est superbe et rend bien toutes les nuances et les changements d’intensité. Le deuxième mouvement s’amorce sur un magnifique motif joué par les cordes, et il y a ensuite une longue tension qui s’installe et qui connaîtra un dénouement paisible et serein. Cette œuvre intérieure et tourmentée est interprétée avec brio par l’OSM et son directeur musical.

La soprano suédoise Miah Persson était finalement la soliste dans les Quatre derniers lieder de Richard Strauss. Ces quatre chansons sont les dernières œuvres complétées par Strauss, en 1948. Elles seront jouées en public pour la première fois en 1950, un an après la mort de Strauss, à l’âge de 85 ans. Les textes n’ont pas forcément de lien entre eux, mais sont des réflexions sur la nature et la mort. Frühling (Printemps), September (Septembre) et Beim Schlafengen (Au moment d’aller dormir) empruntent des textes de Herman Hesse, alors que Im Abendrot (Au soleil couchant) est un poème de Josef von Eichendorff. L’orchestration de Strauss est superbe, plus proche du romantisme de sa jeunesse que du modernisme de ses œuvres de la maturité. L’OSM appuie de très belle manière Persson, qui éprouve par contre un peu de difficulté à bien se faire entendre à certains moments. Autrement, la Suédoise habite les textes : son interprétation est sublime. Une émotivité est tangible dans sa voix, transmettant bien toute la signification, pour le vieil homme, d’une phrase comme celle-ci : « Comme nous sommes fatigués d’avoir marché – Est-ce donc cela, la mort? ». Plus rien ne peut être dit après Im Abendrot.

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Benoit Bergeron
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.